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Le garçon rampant (5 min’)

Ça s’est passé le jour de Printemps. Un jour où les bourgeons éclosent. Où la vie reprend son cours après les tempêtes hivernales. Où les oiseaux chantent. Où mon voisin Kamala refusa subitement de marcher.

Son père, sa mère, les autres voisins, la blouse blanche ne pouvaient croire à un acte volontaire. Dès qu’ils se rencontraient dans la rue ou au marché, chacun se questionnait : existe-t-il une explication physiologique aux errements du petit ange ? une articulation défaillante ? un muscle sous-développé ? une épine invisible dans le pied ? Face à cette énigme vivante, à ce Peter Pan d’aujourd’hui, je ne pouvais qu’y prêter du sens. En bon voisin.

Ça s’est passé un jour de printemps. Un jour où les bourgeons éclosent. Où la vie reprend son cours après les tempêtes hivernales. Où les oiseaux chantent. Où mon voisin Kamala refusa subitement de marcher. Son père, sa mère, les voisins, ou plus tard les médecins, nul ne pouvait croire que c’était volontaire. Lorsqu’ils se croisaient dans la rue ou au marché, tous s’interrogeaient : y avait-il une explication physiologique aux errements du petit ange ? une articulation défaillante ? un muscle sous-développé ? une épine invisible fichée dans le pied ? En bon voisin, je ne pouvais qu’être interpellé par cette énigme vivante qui refusait de marcher comme Peter Pan refusait de grandir.

Dès lors qu’il cherche à marcher, un enfant s’expose à la chute. Va-t-il tomber ? rebondir ? demeurer au sol ?

Yeux verts, teint mat, cheveux bruns, Kamala a choisi la dernière option. Il ne marche pas. À trois, quatre ou neuf ans — aucun âge précis n’est donné dans cette histoire — les parents, suivis des amis, des voisins, puis des blouses blanches, concluent : il a du retard.

Du matin au soir et du soir au matin, Kamala gît à l’horizontale sur le carrelage, se mettant en branle de temps à autre, obnubilé par l’éclat de la matière, sa froideur, son étrangeté aussi. Comment se fait-il que ce carrelage soit si insensible ? Comment peut-il ignorer la présence d’un garçonnet comme lui ? Tout cela lui semble absurde et c’est bien pour ça qu’il y reste, sur le carrelage.

« Lève-toi et marche ! », lui intiment ses parents. L’honneur de la famille est en jeu.

NON aux gestes de l’habitude. NON au train de 8 h 07 le lundi mardi mercredi jeudi vendredi pour aller travailler au call-center, le tout pour un statut de working-poor. Kamala ne grandira pas comme ses ascendants. Il offrira sa sueur au carrelage, et vivra sans travailler. On dit de Kamala qu’il a du flair. En restant limace, il ne sera pas borderline, il échappera aux prédictions du chanteur Philippe Katerine (le père en est fan) :

Le métro ferme à une heure du mat’

Le métro ouvre à six heures du mat’

Monoprix ouvre à dix heures

Monoprix ferme à vingt heures

Les enfants partent à huit heures

Les enfants reviennent à seize heures

Le repas commence à vingt heures

On débarrasse à vingt heures trente

J’suis borderline

T’es borderline

Il est borderline

Nous sommes borderline […]

Les parents ne sont pas au bout de leurs surprises. Les trente-six mois (ou quarante-huit, cent huit…) sont largement dépassés, et Kamala ne dit mot. Citadins éduqués, intellos à qui on n’la fait pas, penseurs nés, ils ont mis au monde un enfant qui rampe et se tait. Donc qui ne pense pas, enfin, qui pense à l’horizontale, les mots en moins.

Si Kamala avait pu parler, voici ce qu’il aurait dit : « Quand j’ai eu un an, voyez-vous, j’ai décidé de rester par terre : toute croissance est un saut dans l’obscurité. » De cette phrase inaugurale, il aurait fait un mode de vie.

S’il avait pu dialoguer, l’échange se serait déroulé ainsi :

L’Autre : « À quoi tu penses ? »

Kamala : « À rien. »

L’Autre : « Tu as de la chance ! »

Kamala : « Je n’ai pas le choix. Sinon je me lève, et je chute. »

 

« Debout, Kamala ! » Ses parents l’exhortent à se lever. Mais comment pourrait-il lâcher prise, quand ses parents ne le lâchent pas ? Après trois, quatre ou neuf années de servitude parentale, c’est trop tard, l’affaire est pliée. Le bambin s’enferre dans un mutisme opiniâtre et maintient, envers et contre tout, sa position horizontale. Ça ne l’empêche pas de grandir, bientôt viendra le jour où il sera un homme. Mais il ne se relèvera pas. Car debout, il se pencherait sur lui-même — question d’ego, et il en faut un minimum pour les aspirants à la verticalité. À se pencher sur soi-même, vient un moment où le corps plie, jusqu’à rompre et s’abandonner à la chute. Narcisse l’a suffisamment démontré !

C’est décidé, Kamala restera au sol. Il favorisera le surplace. Tant qui ne se développe, se retrouve.

Le gamin fait l’éloge de la lenteur. À l’époque des réseaux en fibre optique, il traîne comme une limace sur le carrelage glacé. Le garçonnet se contente de peu : un simple tricot de corps sans marque et une culotte du défunt grand-père — la filiation a toujours été pour lui une valeur cardinale. Sobriété et « no logo » ; Kamala a décidément du nez : nous pensons global, il agit local.

La mère devient hystérique, inonde le carrelage de ses larmes, au risque de noyer son petit. Le père est guilleret — il compense et met de l’ambiance, ça fait la balance. N’allez pas lui demander de ramper toute sa vie au côté de Kamala ! L’empathie, ça va un temps. Hyperdynamique, mégaoptimiste, superfêtard, mais aussi risque-tout : cet homme po-si-tif est féru de saut à l’élastique. Il se lance dans une impayable logorrhée lors d’un dîner entre amis, voisins et blouses blanches :

« C’est énorme, tu es au-dessus de la ville, tu montes, tu montes ; tu as un truc qui te retient, évidemment. Et soudain la grue te lâche en chute libre sur quatre-vingts mètres. C’est génial comme sensation, c’est presque métaphysique, tu n’arrives plus à respirer, mais à côté de ça, c’est comme si tu n’étais plus du tout le même… C’est comme si tu sortais de toi, je ne sais pas comment l’expliquer… Je me souviens de la première fois, j’ai fait des photos à “chute moins trente secondes”, et en fait, c’est drôle, parce que c’est comme si ton corps se relâchait totalement. Je me préparais et je me disais : “Ça ne sert à rien de se prendre la tête, il faut juste se laisser aller.” La chute, c’est vraiment un truc particulier, soit tu résistes, soit tu l’acceptes, et là, tu jouis. Je dis bien : TU JOUIS. »

Nous en sommes au dessert, les convives ont bien bu, bien mangé, ils s’amusent des enfantillages du père. La mère garde les yeux rivés sur le carrelage, murée dans un silence monacal. Kamala est assoupi sur le sol, habillé de sa culotte et de son tricot de corps habituels.

Le paternel poursuit :

« Parfois, c’est le vertige qui s’invite, et la chute devient extraordinaire. Sans exagérer, ça tient du miracle. »

Le miracle, pour Kamala, c’est :

la fraîcheur du carrelage ;

la tiédeur du plancher de chêne ;

la senteur de l’herbe au printemps (le môme a ses habitudes, la

vie au grand air lui sied bien).

Et toujours cette question, qui hante les parents : Kamala ne peut-il ou ne veut-il pas marcher ? Les médecins sont unanimes : Kamala ne laisse transparaître aucune émotion. Il faut le sortir de sa coquille.

Émotion, mouvement, émeute : ces trois mots ont la même racine. Trop d’émotion conduit à l’émeute. Kamala a bien saisi le message et l’applique à la lettre : il ne rit pas, ne pleure pas, ne croise jamais le regard de son interlocuteur. Pour répondre à la curiosité des blouses blanches, le père organise une journée portes ouvertes autour du « cas mal à ». Sa limace de fils a senti le coup venir et disparaît dans un recoin. Le père couvre les murs de panneaux de couleur, sur lesquels il griffonne des graaaaandes phrases de Carl Gustav Jung. À l’entrée, figure cette assertion :

CHACUN DÉCOUPE DANS LE MONDE CE QUI LUI CONVIENT

ET DRESSE,

DE SON MONDE PRIVÉ,

UN SYSTÈME PRIVÉ,

BIEN SOUVENT ENFERMÉ

DANS DES CLOISONS ÉTANCHES,

SI BIEN QU’AU BOUT D’UN CERTAIN TEMPS

IL A L’IMPRESSION DE CONNAÎTRE LE SENS

ET LA STRUCTURE DE L’UNIVERS.

OR, LE FINI NE SAISIRA JAMAIS L’INFINI.


Texte écrit en 2010, publié dans l’ouvrage Myth(e) en 2016