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Michel Foucault à la vaisselle (12 min’)

Voilà le lycée expérimental de Saint-Nazaire trentenaire. L’âge de la maturité qu’y disent. Grande fête en perspective. Pour aller de l’avant, décision est prise de revenir en arrière et d’inviter la boîte à idées universelles, alias Michel Foucault. Déjà présent à l’inauguration du Lycée xp, pendant laquelle il avait fait un discours remarqué, l’historien est invité 30 ans après à déjeuner au réfectoire. Ambiance.

Salut gars, tu t’assois là, tu veux bien. À ta gauche un professeur. À ta droite un élève. Devant toi ton assiette. En face le mur d’expression du Lycée.
— J’aime votre Lycée mais je ne souhaite pas, comme vous me l’avez proposé, produire un ouvrage qui s’intitulerait La contre-histoire de l’éducation : le cas du rapport au savoir au Lycée expérimental de Saint-Nazaire. Vous me reprochez mon silence à propos des questions éducatives, mais je ne veux pas m’attaquer à toutes les histoires. C’est sans doute une bonne méthode si on ne veut pas faire une histoire de l’éducation correcte, propre, conceptuellement aseptisée.
Tu préfères végétosse ou carnivore ?
— Prendre une histoire, ne serait-ce que l’histoire de votre Lycée, parce qu’elle est importante, parce qu’elle fait l’objet de polémiques ou parce que son histoire aurait quelque chose d’exemplaire, ça ne me parait pas une bonne méthode. Faire la loi en tout genre et dans toutes les histoires, c’est un projet positiviste. Je n’aurais pas la position d’arbitre, de juge, de témoin universel des rapports qui opposent votre Lycée au reste du monde. À partir du moment où on veut faire une histoire qui a du sens, une utilisation, une efficacité politique, on ne peut le faire correctement qu’à la condition qu’on soit lié, d’une manière ou d’une autre, aux combats qui se déroulent dans ce domaine. Or, vos lignes de force, vos points d’affrontement, vos tensions ne sont pas les miennes et je travaille que sur mon expérience, la psychiatrie, la médecine, la pénalité, la sexualité. Mon travail d’historien, je veux le faire qu’en fonction de ces combats, car je n’ai jamais entendu faire une histoire générale des sciences humaines, ni faire une –
Va falloir attendre, la tartiflette n’est pas cuite, y a eu des soucis en cuisine. Nous ne sommes pas très nombreux en gestion-cuisine, beaucoup d’absents ces temps-ci. Pas mal de fatigue dans l’air. Et puis c’est vendredi : les élèves vont expérimenter chez papa-maman.
— Où en étais-je ? Ah oui, je vous confiais mon absence d’ambition pour une critique générale de ces sciences. Par contre, je vous pose la question, et j’aimerais que vous tentiez de me répondre, je vous pose la question : comment la vérité de votre propre histoire peut avoir politiquement son effet ? C’est à vous, qui êtes liés directement à ce qui se passe en éducation, qui êtes confrontés à tous ces affrontements de pouvoir qui passent par l’éducation, c’est à vous d’affronter les débats éducatifs, de vous donner les instruments qui vous permettraient –
Tu dois avoir un petit creux, non ? Des céréales pour patienter ?
On va aller en chercher en casbah.
— Je n’ai pas encore vraiment faim. Je disais : c’est à vous de vous donner les instruments qui vous permettraient de combattre là. Au fond, vous devriez me dire : « Vous ne vous êtes pas occupé de cette chose (l’éducation) qui ne vous concerne pas tellement et que vous ne connaissez pas bien. » Et moi je vous répondrai : « Si un ou deux des trucs (approche ou méthode) que j’ai cru pouvoir utiliser dans la psychiatrie, dans la pénalité, dans l’histoire de la sexualité peuvent vous servir, j’en serais ravi. Si vous êtes obligé d’en prendre d’autres ou de transformer mes instruments de pensée, montrez-le moi, parce que je pourrais moi aussi en profiter. Car je vais vous faire une confidence : ce à quoi j’aimerais parvenir (même si ce n’est pas simple), c’est que ces théories et ces savoirs historiques soient diffusés au même titre que les activités artistiques. Bref, j’aimerais que, tout comme la peinture, la musique et le théâtre ou la danse, les théories et les savoirs historiques dépassent les formes traditionnelles et qu’elles imprègnent en profondeur la vie quotidienne. Et j’aimerais procéder de façon à ce que les gens puissent les utiliser et les employer librement pour –
Mauvaise nouvelle : les fourneaux démoniaques ont encore frappé : la tartiflette ne sera jamais cuite à temps. La gestion-cuisine prépare un plat de remplacement. On ignore encore quoi. Nous ne manquerons pas de te tenir informer.
— Nous avons le temps. Nous réfléchissions aux rôles des théories. Dans mes espoirs les plus élevés, les lecteurs utiliseraient ces théories pour leur plaisir, pour les besoins de leur vie, pour régler les problèmes auxquels ils font face, pour leurs luttes. Surtout pour leurs luttes. Et votre combat pour résister à la surveillance éducative m’apparaît juste. En tout cas, à visiter votre Lycée, je ne ressens pas ce que je ressens d’habitude dans les établissements scolaires, à savoir un sentiment d’enfermement. Ici, pas de panoptique. Ici, la sécurité n’est pas au-dessus des lois, comme si les mécanismes qui jouent parmi tous les faisceaux de procédure dont se sert le pouvoir étaient réduits à néant. Un exemple tout bête : il n’y a pas de portique électronique à l’entrée, ni un agent d’accueil qui vous demande votre identité. L’architecture du lieu est faite pour penser librement – peut-être est-ce du fait que votre Lycée s’est installé où il pouvait, dans un ancien hôtel et, l’ai-je appris hier, un ancien bordel de l’occupation allemande. C’est un espace où il fait bon étudier (quoique légèrement bruyant). Rentre dans votre lieu non pas qui veut, mais –
Pour en finir ce sera des pâtes. Accompagnées de salades procurées à l’AMAP (1), fraîches de hier soir, non polluées, encore bénies d’arômes forts et naturels.
— Bonne nouvelle ! Nous affirmions donc : rentre ici qui se sent autoriser. Et ça, ça change tout. L’élève se pose la question : est-ce que je m’autorise à apprendre des professeurs ? Le professeur : est-ce que je m’autorise à apprendre des élèves ? Le visiteur : est-ce que je reconnais comme légitime un savoir co-construit ? Ce qui marque, en arrivant ici, c’est le nombre de réunions, comme s’il y avait des disséminations de micro-pouvoirs, un réseau d’appareils dispersés, sans appareils uniques, sans foyer ni centre, et une coordination transversale des micros institutions. À savoir si votre projet d’autogestion touche à la Vérité éducative, il y a un pas que je n’oserais franchir. Faudrait faire l’archéologie –
En dessert, ce sera compote de pomme à la cannelle.
— De toute façon avons-nous le choix ? Faudrait donc faire l’archéologie du savoir éducatif de votre établissement, expliquais-je. Mais à partir de l’approche de Nietzsche : quel a été, dans votre histoire de trentenaire, le chemin hasardeux de la Vérité dans vos positions, vos déplacements, votre champ, votre territoire, votre géopolitique, votre région, votre paysage, votre horizon ? Il est vrai qu’au début je croyais que vous revendiquiez une reconnaissance, comme ces professeurs qui demandent plus de mathématiques au programme. Votre cas est assez différent : vous êtes des révolutionnaires, dans le sens où vous inventez des nouveaux modes de rapport humains, c’est-à-dire des nouveaux modes de savoir, de nouveau modes de plaisir et de vie sociale. Il me semble que la transformation des rapports humains peut se transformer en révolution et la rendre désirable. Car c’est ça le problème actuel : au XIXe siècle la révolution était désirée par les masses. Mais le stalinisme, les événements qui lui ont succédés et les phénomènes que la révolution communiste a produits à titre d’échantillons partout dans le monde ont fini par faire baisser considérablement le taux de désirabilité de la révolution. Elle a fini par devenir aux yeux des masses –
Pour le café, faudra aller Chez Michelle, le troquet d’à côté. Ici c’est d’la pisse d’âne.
— Faite quelque chose ! La révolution commence par un bon café ! La révolution est devenue, assurais-je, quelque chose d’inaccessible ou d’effroyable. Vous êtes avides de savoir et vous le produisez faute de le trouver ailleurs à votre image. Un savoir fait de et pour les rencontres. Vous avez raison : le savoir est vivant. Vous êtes dans une démarche de recherche et en cela je vous rends grâce. Je n’avais pas du tout perçu le sens de votre action, d’ailleurs j’ai bien aimé la compote de pomme à la cannelle (avec trop de cannelle). Dans l’ensemble ce déjeuner avec vous m’a plu, parce que j’ai changé d’avis entre le début et la fin. En entrant dans votre réfectoire géré par l’équipe de gestion-cuisine, j’imaginais votre lycée un tantinet utopique. En sortant, je me dis que tout ça est très concret. Preuve en est : je n’ai plus faim et mes papilles ont frétillé.
Tu laves ou tu essuies ? Parce qu’on a besoin d’un coup de main à
la vaisselle.
— …
Vois-tu, éliminer les salissures laissées par les aliments est un acte simple, peut-être pas très glorieux, nous en conviendrons, mais qui recèle des actions – et donc des savoirs – implicites. À commencer par l’effet libérateur que cet acte banal entraîne dans ce lieu. Car faire la vaisselle au Lycée xp ou ailleurs n’a pas la même signification. Selon le lieu où l’on se trouve, faire la vaisselle peut enfermer ou produire des effets libérateurs. Si l’on trouvait un lieu – et peut-être n’en existerait-il pas ? – où la liberté s’exerce effectivement, on découvrirait que cela n’est pas grâce à la nature de l’activité, mais, une fois encore, grâce à la pratique de la liberté.
— ???
Avant de lancer ta pichenette de Paic Citron, on va te proposer de passer ta musique préférée. Et de monter le son – ce qui n’est pas cool pour les discussions mais en phase avec la geste vaissellienne, qui puise sa source dans le mouvement du corps et dans la méditation: faire la vaisselle n’aiderait pas à penser des choses nouvelles, mais aiderait à penser autrement les mêmes choses. Faire la vaisselle, c’est respirer, chanter à tue-tête, rester vivant, méditer, trouver la paix intérieure ou, comme auraient dit les Surréalistes, faire pénétrer du Merveilleux dans la vie quotidienne.
— Ne pas penser ?
En effet, le faiseur de vaisselle ne visualise rien et donc ne ressent ainsi aucune ambiance extérieure, il se trouve dans une sorte de vide, il ne pense à rien, il ne manie aucune idée, son esprit est vide. Cet état
est assez plaisant, d’où l’attrait pour cette pratique, même lorsqu’il y a cinquante couverts, la vaisselle participe à l’intensification du quotidien. En gros, plus y a de convives, plus c’est bon.
— …
Si tu n’as pas encore fui, tu auras le loisir d’interrompre ta vaisselle par un café-clope dans le couloir de la mort en discutant le bout de gras, seul endroit fermé où certains fumeraient encore – pour mettre fin à la légende, personne ne s’y serait suicidé, c’est encore une histoire des anciens pour faire « flipper » les nouveaux et pour rajouter un peu du piment à l’histoire du Lycée xp. Donc tes pauses, tu les gères en complète autonomie, tant que la vaisselle est propre et rangée à 16h00.
— Un même projet – faire la vaisselle – ne risque-t-il pas de servir des buts différents ?
Entièrement d’accord. Aujourd’hui nous sommes suffisamment nombreux en gestion pour y trouver chacun notre liberté. Il y a des jours où on ne se bat pas pour prendre l’éponge. Mais demain est un autre jour et nous trouverons des solutions – quitte à cesser temporairement la restauration faute de candidat à sa production. C’est à ce moment-là que chacun ressent le pouvoir de son engagement dans la collectivité éducative. Et puis, il faut le dire : quand l’élève a faim, il se lance dans le bain.
— Et vous allez passer votre bac avec ça ?
Nous avons conçu la pratique de la vaisselle comme un terrain de production de savoirs, notamment après la tenue d’un atelier « Pratique de la vaisselle ici et là-bas », ou comment des recherches ethnographiques (animé par le prof’ d’histoire-géographie et un ethnologue invité) ont permis d’améliorer l’efficacité : nous sommes ainsi passés d’une pratique « à la parisienne » (laisser couler le robinet en continu pendant toute la durée de la vaisselle sur les plats que l’on arrose de détergent) à la pratique « à l’espagnole » (du détergent est versé dans un bol, qu’on remplit d’eau. Et on lave toute la vaisselle avec l’eau ainsi concentrée en détergent du bol, dans lequel on trempe régulièrement l’éponge pour la recharger en détergent). L’enseignement au Lycée est basé sur cette démarche : le savoir est construit non pas en fonction du bac à lauréat mais en fonction de sa traduisibilité dans le quotidien. Quand au bac à lauréat, il nécessite coopération et concentration, et faire la vaisselle est un moyen efficace pour tester sa capacité à aller au bout d’un projet, à plusieurs. Tu ne désires toujours pas écrire sur le rapport au savoir au Lycée xp ?
— Je verrais bien quelque chose comme La vaisselle en milieu éducatif : une archéologie du savoir en acte.
Alors, tu n’as toujours pas répondu : tu laves ou tu essuies ?


(1) AMAP : Association pour le maintien d’une agriculture paysanne


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