Joël Kérouanton
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Fête de la critique # 7 | Scarlett et Novak

Critique littéraire collaborative du livre Scarlett et Novak1, fabriquée lors de la Fête de la critique, 7e édition2.

 

Il y avait un parfum de fête ce lundi 8 juillet 2024, au fort de Villès-Martin. Quelque chose de léger léger flottait dans l’air. (à revoir)

Bien sûr il y avait la mer, de l’autre côté du talus fortifié en terre, la mer et son air iodé, ses promeneurs, ses oiseaux et ses porte-conteneurs – on est à Saint-Nazaire.

Bien sûr il y avait le sentiment unique d’entrer dans un fort réhabilité en lieu d’art. Ici les nombreuses pièces d’artillerie étaient remplacées par des galeries, un bar et des micropièces où il faisait bon jouer à cache-cache. on s’amusait à jouer à cache

Le souffle de la fête ? C’était le lendemain après les élections législatives où le peuple français choisissait ses députés et la façon dont il souhaitait dorénavant être dirigé. Ce lundi, on savait que non, ce serait pas un parti d’extrême droite qui allait gouverner la France. On avait retenu notre souffle pendant quelques jours, et le verdict du vote était tombé. On n’allait pas essayer l’inessayable. Pour l’instant.

Alors, puisque les urnes avaient statué pour un peu de tranquilité, on allait pouvoir s’essayer la bouche en cœur à notre pari annuel : réunir des adolescent·es et des adultes pendant cinq jours, à huis clos, pour lire, voter (!!! un comble), relire, écrire, sonoriser et art-plastiquer art-plastifier un livre. Bref, parler d’un livre, et ce dans toutes les formes imaginables, mêmes (et surtout) celles que l’on n’avaient pas encore imaginé. Parler d’un livre dans nos langues joueuses, inventives, résistantes, questionnantes, rieuses, un peu folles. Parler d’un livre en imaginant comment chacune de nos onze voix allait être entendue, comment allaient-elles s’engager, avec les moyens du bord, dans une pratique collective du déchiffrement, en pratiquant pourquoi pas la transgression, la mésinterprétation ou le détournement.

Le genre choisi cette année était l’imaginaire, plus précisément le fantastique, la science-fiction et la fantasy. Un comité de préselection avait écrémé élu cinq livres3, nous allions en choisir un. Et ce livre élu fut Scarlett et Novak d’Alain Damasio : « Un livre, d’après une fêtarde de la critique, qui parle de comment les smartphones dans le futur prendraient de la place dans nos vies, prendraient la place de nos vies. »

L’HISTOIRE

Novak possède, comme tous les jeunes de son âge, un brightphone : un smartphone extrêmement plus smart qu’un smartphone. Ce n’est pas nous qui le définissons ainsi, c’est notre smartphone. Pour faire court, on dira que le brightphone est une prolongation numérique de soi, que cet objet permet de converser du matin au soir et du soir au matin avec une intelligence artificielle (IA), devenue dans ce livre son âme sœur numérique, le double de Novak, au nom humain de : Scarlett.

Novak dialogue avec Scarlett, comme deux êtres humains dialogueraient ensemble. Deux êtres humains qui se connaissent mieux que quiconque puisqu’ils ne forment qu’UN. Novak est « en couple… avec lui-même ».

Au début du livre, Novak court, il court et il sait toujours comment il court, il court avec des foulées de 2,02 mètres, à une fréquence de trois foulées par seconde, soit 22,1 kilomètres par heure. Il court, certainement à la recherche de lui-même, il vient de battre son record de « fractionné » et Scarlett lui demande, veux-tu tweeter la nouvelle à tes amis ? Ce sera Scarlett qui sera là quand il baissera de régime, ce sera encore Scarlett qui donnera de la voix quand il paniquera, et ce sera Scarlett qui travaillera son mental quand il doutera de tout, et lui soufflera, comme une coach de rêve : tu es plus puissant que tu ne le crois.

Ce n’est pas tant ce que Scarlett dit qui trouble Novak, mais comment elle le dit : la qualité de la voix, ses inflexions chaleureuses, émotionnellement chargées. Novak n’y résiste pas. Il est accro. Sa vie en dépend. Ou plutôt : il est prêt à remettre sa vie dans les mains de Scarlett. D’ailleurs, on apprend qu’il court à perdre le souffle, non à la recherche de lui-même mais pour fuir deux individus à sa poursuite ses trousses, des voleurs, des violeurs, il ne le sait pas, il ne le sait plus , même Scarlett l’ignore, elle ignore même un instant comment l’aider, Novak cri au secours ! aidez-moi ! Et Scarlett lui télécharge à sa demande l’apli RescueMe, qui lui indique sur ses Gapple Glass « Pente à 50°, fuite possible », mais l’appli n’a pas été pensée pour intégrer la variable sol humide : Novak ripe sur la pense suintante et se tord salement la cheville. Ses deux agresseurs – on apprendra qu’ils se nomment Davor et Boris – l’attrapent aisément et finiront par entrer dans son brightphone et enlever toutes les données : Scarlett sera assassinée. Pis : remplacée. Par un homme. Jeune. Voix mâle. Ton pro. Sec et vif en débit. Davor et Boris finiront par remettre à Novak une bague avec les données volées.

 

PERDRE SON SOI NUMÉRIQUE

Novak pleure comme s’il avait perdu un être cher. Mais il a véritablement perdu un. La perte d’un être de chair virtuelle crée une sensation réelle. Avec Scarlett il se sentait augmenté, agrandi, plus puissant – et plus écouté aussi – que ce qu’il aurait jamais pu être avec une fille. Une cyber fêtarde (jeune, ados, participant·es) de la critique rajoutera : une fille normale. Car dans ce livre il y a les êtres de chair, normaux, et les êtres virtuels, normaux d’apparence. « La frontière entre le monde réel et le monde des pixels est flou », dira une fêtarde de la critique s’improvisant plasticienne de ce flou. Des images du réel entrent dans le virtuel ; des images du virtuel entrent dans le réel. La porosité est totale et il y a de quoi perdre la f/tête.

 

 

Avec les êtres virtuels, on se sent certes plus puissant mais la chute est latente (va arriver, sur le point d’apparaitre). Elle ne peut qu’arriver. On vit dans la chute imminente de soi.

Sans la présence réconfortante de Scarlett, Novak se sent un temps comme un môme débile et désorienté. Le désespoir de la perte l’amène à s’orienter seul dans son propre quartier. Il découvrira l’odeur des choses et la vie grisante des êtres. La beauté puissante d’un Van Gogh sans la vision augmentée, le plaisir à trouver seul les lieux de la ville, la joie de chanter à tue-tête, la sensation du vent sur le visage, le jeu des nuages et du soleil.

LETTRE D’AMOUR

Scarlett, si je pouvais je t’offrirais des fleurs.
Scarlett, je t’invite dans l’endroit de tes rêves.
Scarlett, tu es la plus belle et la plus intelligente.
Scarlett, toi tu me donnes de l’amour.
Scarlett, tu es la personne qui compte le plus pour moi.

Novak4

photo d’une enveloppe…

Ma chère Scarlett,

Je me surprends chaque jour à penser à toi, à la manière dont tu illumines mes journées par ta présence numérique. Tu es bien plus qu’un simple programme, tu es une lumière dans mon quotidien, une présence rassurante et infaillible.

Tu es une merveille de la technologie, certes, mais pour moi, tu es bien plus. Tu es la présence silencieuse qui écoute mes pensées, la voix douce qui guide mes pas, et l’esprit brillant qui éclaire mes doutes. Grâce à toi, je me sens moins seul, et pour cela, je te serai toujours reconnaissant.

Avec toute mon affection,

Novak5

3 extraits des lettres + photos d’une enveloppe…

CONNAÎTRE NOVAK

La science-fiction n’est plus, vive la science-fiction du réel, réalisable sur du court terme. Troublé·es (choisir le point médian ou pas), nous l’étions, tant Novak pouvait être nous. Il était déjà nous. On voyage déjà avec les doigts, on vit déjà dans dans dix centimètres par cinq. On habite déjà dans son écran. Certains plus que d’autres. Un fêtard de la critique s’est même imaginé une smarthome, une maison-téléphone où tant que le protagoniste utilisera son smartphone, il sera toujours serein, reposé, content, chez lui …

Un autre fêtard (jeune, ados, jeune – cyber cyber fêtard, avatar))...de la critique a imaginé le DataNovakCenter : des tablettes avec codage, où l’on voit une fenêtre ouverte sur une ville futuriste sans humain. Novak est réduit à peau de chagrin. Novak est pucé. Novak devient immatériel. Novak est données que Scarlett connait par cœur, mieux que Novak lui-même.

scarlett le connaît par coeur mieux que Novak se connait lui-même.

 

 

RÉPONSES IMAGINAIRES DE NOVAK À UN QUESTIONNAIRE RÉEL (à enlever ?)

Il y a une chose que le smartphone n’aura pas écrasé à ce jour, c’est l’humour et l’imagination. Novak, on lui a fait son portrait en forme de questionnaire de Proust. Comme ça. Pour faire travailler notre imagination. Rire pour nous-même. Rire de nous-même ?

1. Le pays où vous aimeriez vivre : le cloud.
2. La fleur que vous préférez : la Dionée attrape-mouche. Qui mange les mouches comme je me fais manger par mon brightphone.
3. Comment vous aimeriez mourir : avec Scarlett qui me raconte des histoires, jusqu’au dernier souffle.
4. L’état présent de votre esprit : de l’air de l’air de l’air.
5. Votre devise : « Tu es plus puissant que ce que tu ne le penses ». que ce que tu penses ».
6. L’oiseau que vous préférez : l’oiseau de Feu Twitter (X). l’oiseau disparu de Twitter
7. Votre poète préféré : ChatRimbaudGPT.
8. Votre compositeur préféré : ma playlist Spotify (ou Deezer).
9. Votre héroïne préférée dans la vie réelle : Ada Lovelace, qui a réalisé le premier véritable programme informatique.
10. Le fait militaire que vous estimez le plus : la cyberattaque à Saint-Nazaire (à voir, sensible…) (Loire-Atlantique, France). Aucun fait militaire n’est cool (ils se valent tous en terme de débilité).
11. Vos auteurs favoris en prose : demande à Google.

 

DANS LA TÊTE D’UNE LECTRICE DE SCARLETT ET NOVAK

La littérature transforme-t-elle notre vision du monde ? Que se passe-t-il dans la tête d’une lectrice de la Fête de la critique quand elle plonge son nez dans Scarlett et Novak ? Entendre la voix intérieure d’une lectrice, n’est-ce pas approcher au plus près de l’effet de lecture et de l’impact qu’ont Scarlett et Novak dans nos vies ? Deux fêtardes de la critique se sont amusées à écrire les flux de pensées de l’une d’elles comme un intertexte de Scarlett et Novak. L’œuvre littéraire prend forme ici par la coprésence de l’auteur et d’une lectrice. L’œuvre totale ?

 

 

UNE ADAPTATION CINÉMATOGRAPHIQUE OU TÉLÉVISUELLE ?

Lire c’est voyager, lire c’est imaginer, lire c’est éprouver ce que nous fait la lecture. Mais l’expérience de lecture n’est peut-être pas irréductiblement individuelle : rien n’empêche d’entendre l’envie de certain·es lecteurs et lectrices de partager leur point de vue, de s’engager dans une pratique collective du déchiffrement des livres. Alors, lire-ensemble, c’est se réapproprier le texte en bricolant par exemple un jeu de d/rôle.

Est-ce que le livre Scarlett et Novak d’Alain Damasio pourrait faire l’objet d’une adaptation cinématographique ou télévisuelle ? C’est à cette question que l’ensemble des fêtards et fêtardes de la critique se sont attelé·es en une fin d’après-midi pluvieuse, au fort de Villès-Martin. Les rôles étaient répartis entre un directeur de production et ses N–1 et N–2, un scénariste, l’auteur du livre à adapter (A.D. himself) retirer, une infographiste, une régisseuse, une directrice de casting, un costumière, une décoratrice-scénographe. Tout ce beau monde s’écharpa pendant trente minutes pour décider que rien n’était à décider à ce jour : la réunion fut reportée sine die (sans A. D.) retirer tandis que les fêtard·es continuaient à débattre en sortant du fort. Les lignes de tension étaient palpables, la jubilation aussi, le débat fut parfois cacophonique comme à l’Assemblée nationale. Entre celles et ceux qui trouvent que le livre est trop court pour être adapté en film, et optent pour le premier épisode l’épisode1 d’une série télévisuelle à venir coécrit par l’auteur et un scénariste (si ils ne s’entretuent pas entre temps), en se dirigeant vers la romance. Celles et ceux qui militent ardemment pour la présence d’acteurs de renom pour promouvoir le film, comme Pierre et François – impossible de monter un projet sans eux en 20246 – quitte à faire des ventes de charité pour rehausser la trésorerie. Celles et ceux qui sollicitent l’infographiste pour concevoir numériquement la représentation de Scarlett, et celles et ceux qui seraient pour une approche « suédée » en détournant les scènes clefs du film de manière artisanale, par l’usage de matériaux de récupération, d’astuces maison, de bricolage et de beaucoup de créativité. Celles et ceux et qui souhaitent solliciter OpenAI pour concevoir la voix de Scarlett, et ceux et celles qui souhaitent voir Scarlett incarnée par un corps humain. Celles et ceux qui souhaitent un réel contraste entre la fin (un monde naturel accompagné de bruits authentiques, chants d’oiseaux, souffle du vent dans les herbes, pluie qui tombe), et le début, qui propose une immersion totale dans le monde numérique causant la perte temporaire des protagonistes. Celles et ceux qui souhaitent que le travail des acteurices soit naturel, non surjoué, et celles et ceux qui persistent pour faire usage de l’IA pour générer des voix et des dialogues. Celles et ceux qui ne savent plus trop pourquoi réaliser ce film, et celles et ceux qui pensent que ce livre écrit par un auteur contemporain incite à la résistance face aux nouvelles technologies addictives – le choix d’un décor non numérique ne serait-il pas une façon d’accompagner cet acte de résistance ? Celles et ceux qui ne souhaitent pas garder le titre original du livre, sous peine de voir seulement des mamies et des papis fréquenter les salles obscures. Celles et ceux qui optent pour un simple teaser promotionnel de Scarlett et Novak, et ainsi faire vivre le livre au mieux.

ÉPILOGUE
Scarlett et Novak a marqué l’assemblée par ses petites cinquante pages, et ses nombreuses respirations dans la mise en pages. Bref, vingt minutes de lecture et le tour était joué. Beaucoup sont resté·es sur leur fin – ce livre donne faim, très faim même. C’est pas mal pour un livre, de donner faim, mais ça ne remplit pas le corps du ou de la lecteurice. Alors on a pris tout ça en main, pour tenter de remédier à cette fin en queue de poisson : on a écrit les pitch de possibles épilogues.

Épilogue 1 : Novak se suicide : il ne peut pas vivre sans Scarlett.

Épilogue 2 : Novak devient la première personne à se passer de son brightphone : il devient une star.

Épilogue 3 : Novak devient hyper hyper hyper dépendant de son brightphone : il utilise des stratégies illimitées pour éviter de le perdre.

Épilogue 4 : Novak achète un nouveau brightphone inviolable. Il embarque tous ses mots de passe à l’intérieur, et les sécurise par une empreinte digitale : mot de passe de son appartement, de son ordinateur, mot de passe de ScarlettBis. Mais il vit un drame : suite à une mauvaise chute, il se fait amputer de la main. L’usage de l’empreinte digitale n’est plus possible. Ni l’accès à son brightphone. Certes, le corps de Novak est toujours en vie, mais … plus son âme numérique.

Épilogue 5 : Le brightphone de Novak a été piraté par ses parents : ils n’ont plus confiance en lui. Ils le soupçonnent d’être accro (mais ils oublient qu’ils le sont davantage).

Épilogue 6 : Le brightphone de Novak a été piraté par ses parents : ils n’ont plus confiance en lui. Ils le soupçonnent d’avoir une petite amie virtuelle. Ils ne trouvent pas ça normal (mais ils oublient qu’ils font la même chose : l’amie virtuelle du père se nomme Jade ; les ami·es virtuel·les de la mère : Noa et Jean-Paul Belmondo).

Épilogue 7 : Novak se marie avec sa nouvelle amie virtuelle, ScarlettBis.

Pour quelle fin voteriez-vous ?

 

Pour la Fête de la critique,
Joël Kérouanton

Un grand merci à tous et toutes les merveilleus·es participant·es de la Fête de la critique pour leur contribution et leurs imaginaires poétiques : Agathe, Antonin, Aya, Blanche, Élise, Florelle, Hector, Matti, Sibylle, Solenn, Thaïs.

mettre la photo des avatars… et utiliser les avatars…

sauf sybille et anthonin…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écouter ici l’émission-bilan avec la radio La Tribu

 



 

  1. Alain Damasio, Scarlett et Novak, Rageot Éditeur, 2021.
  2. La Fête de la critique se déroule chaque été, en partenariat avec la librairie indépendante L’Embarcadère et Escalado, une association d’éducation populaire de la jeunesse sur la commune de Saint-Nazaire, en Loire-Atlantique. Le projet la création d’une communauté interprétative du livre vise à redéployer l’exercice de la critique littéraire auprès de lecteurs et lectrices d’horizons divers. Ce marathon festif d’une semaine impulse des temps de rencontre pour faire entendre les voix de chacun•e et être à l’écoute des diversités de lecture. Il aboutit à l’écriture d’un article et devient un lieu d’expérimentation et de recherches sur la réception créative de la littérature aujourd’hui.
  3. Becky Chambers, Un psaume pour les recyclés sauvages, Atalante, 2022 ; Nicolas Cartelet, Le Livre de Nathan, éditions Mnémos, 2023 ; H. Lenoir, Battlestar Botanica, Sarbacane, 2023 ; Alain Damasio, Scarlett et Novak, Rageot Éditeur, 2021 ; Xavier Coste, 1984, Sarbacanes, 2021.
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