• Écrivain
  • Œuvres participatives
  • Panier littéraire

Rencontre Fabienne Courtade

— T’es née où, toi ?
— À Toulouse.
— T’es de Toulouse ?
— Oui.
— Et ta mère ?
— Ma mère aussi, elle est de Toulouse.
— Ah, ta mère aussi. Et ton père ?
— Mon père est de Toulouse, mais il vit à Paris.
— Deux Toulousains ont donné une Toulousaine, c’est logique. Et ça veut dire : tu es très rugby ?

Il faut laisser continuer, proposera Fabienne Courtade. On laissera la conversation continuer. Longtemps. Cinq mois. Nous passerons par Carcassonne, Narbonne, Lodève, Paris, l’Île de Ré, la Lune. L’un de nous mettra en voix Objectif Lune, tout frais embarqué dans les aventures de Tintin. D’autres feront écouter B. Mehldau, B. Lapointe ou F. Liszt. Des cartes géographiques et un ballon de rugby circuleront sous le chapiteau. Le journal L’Équipe sera mis à l’honneur. Très souvent, la conversation fera place au silence, à tous les silences (Les mots peuvent être des obstacles).

Les mots et les objets seront cachés dans les enveloppes. Cartes postales, textes de l’auteure invitée (Les objets sont cachés/dans une enveloppe/je me cache aussi/pour ne pas oublier) ; carnets et crayons pour écrire nos « intranquillités », citations d’écrivains pour tenir en équilibre (au cas où !), documents sur Tolosa depuis l’époque romaine, histoires à rêver… Des enveloppes, parfois ouvertes, parfois refermées, qui envelopperont nos histoires communes et nous laisseront continuer à écrire sous les arbres (Aujourd’hui/Il fait beau/Le ciel est bleu/La Mer est vaste/Méfiance).

 

Rencontre Arno Bertina

— Bon, Arno, dis-nous, l’écriture, ça permet de sortir de ses émotions ?
— L’écriture ? Ça crée de la joie, de l’appétit, ça augmente son pouvoir de vie.
— Il est assez imagé, comme garçon.

Augmenter son pouvoir de vie, pour Arno Bertina, c’est, par exemple, désosser quelques chapitres d’anima motrix, un de ses romans. Vous ne gardez, de chaque page, que les mots qui clignotent pour vous, qui émettent des signaux, proposera l’auteur invité. Tremblement ? Pillage ? Massacre ? Non, rien de tout cela, écrira-t-il, mais la mise à nu, la mise à vif d’un cœur battant, et la possibilité, à partir de ce cœur battant, de construire une autre histoire.

Observant ce jeu du « on garde, on jette ? », d’aucuns pourraient croire à un coup de folie. Que nenni ! On rendra hommage à la littérature. On refera anima motrix, ce poème épique. On raturera pour laisser apparaître les mots qui résonnent en nous. On pratiquera l’écriture griffée. Et la rature fera peinture.

On inventera un récit fait de nos propres histoires, issues du livre. On le fera dériver jusqu’à constituer un livre neuf. On se logera dans ces écrits, ce faisant ces écrits deviendront nôtres.

Fallait aller le chercher, cet exercice ! Rayer pour remblayer ! Durant la joyeuse expérimentation, même le romancier réécrira son propre livre. Et les Turbulents finiront par rayer Arno Bertina pour y apposer leur nom.

 

Rencontre David Christophel

Dès la première rencontre, nous entendrons tous, avec plus ou moins d’acuité, nous entendrons tous David Christoffel énoncer ceci : Il y a quelque chose qu’on peut faire en musique, et qu’on ne peut pas faire en littérature : la polyphonie.

Parler à plusieurs voix, écrire ces voix parlées qui se superposent. S’écouter d’une autre façon. Voilà le défi proposé par l’auteur invité. La réponse ne se fera pas attendre : David propose des polyphonies, mais, nous, on ressent des polyphonies de sens vis-à-vis de lui.

Une des astuces, proposera le poète, c’est de prendre différentes dimensions du son, et les tester sur le langage. Par exemple, en parlant avec la voix d’un autre. Et, c’est exactement ce qui s’est passé. Tantôt de façon douce, tantôt de façon forte, nous éprouverons les voix d’un poète japonais, la voix d’un maître de l’univers, la voix d’Antonin Artaud, la voix d’un livre, la voix avec montage de Simone H. (la voix de la SNCF), jusqu’à imaginer et scander en mode aléatoire des « pensées de quai ». Naturellement les halls de gares, stations de métro ou RER feront fil d’Ariane, avec leurs « opéras parlés » de la quotidienneté qui déraille, où on entend tout mais on ne distingue rien.

Quand les Turbulents évoqueront le nom de l’auteur invité, ils useront souvent du qualitatif « étrange ». David Christoffel il est étrange. On aura même entendu : La rencontre avec David ? C’était un peu Tour de Pise.

 

Rencontre Caroline Sagot Duvauroux

Entre la langue incandescente des Turbulents et la langue étrangère de Caroline Sagot Duvauroux, comment s’accorder ? Peut-être par la création commune d’un dictionnaire duvaurousien, suivi d’un lexique turbulent.

Peindre la langue de l’autre, l’éprouver aussi, se laisser dériver souvent. Avant de s’interviewer de concert. Et de jouer sur les éclaboussures poétiques de chacun.

Il y a truc derrière, il s’est passé quelque chose, là ! tonnera une voix pour qui le texte écrit dans une langue savamment démolie est une évidence… Impression que les Turbulents réunis sont comme les voix qui chahutent en moi, écrira l’auteure invitée. Avant d’ajouter qu’Il faudrait faire chef d’orchestre avec toutes ces voix, ces vies. Orchestre, il y aura : éclats de textes posés à même le sol, brindilles de mots collées sur une nappe ou scotchées sur nos corps en mouvement.

À l’issue des rencontres, la poétesse reprendra la route munie de questions turbulentes, dont la fameuse Qu’est-ce qui vous empêcherait d’écrire ? Et Köszönöm *, titre d’un ouvrage duvaurousien, migrera dans le lexique turbulent, comme un clin d’oeil à ce possible entrelacs des langues, à ces détresses communes de la syntaxe, à ces dialogues-poèmes :
— Est-ce que ce sont les mots qui découlent des idées ou les idées qui découlent des mots ?
— Les mots tombent des idées qui tombent des mots qui tombent… Parfois, ça fait des éclaboussures dans la lumière, on appelle ça poèmes.

* merci en hongrois

 

Rencontre J.-L. Giovannoni

— Ce Jean-Louis Giovannoni, il est de quel siècle ?

Face à la présence de l’auteur invité, nous plongerons dans ses livres, les lirons par le milieu, par la fin, parfois le début et toujours Jean [trait d’union] Louis Giovannoni jubilera de voir ses ouvrages passés au tamis, discutés sur un mot, une phrase (Peut-être que l’écriture est le corps de nos gestes ?), avant de constater que nous y apposerons parfois notre propre poésie, notre singulière énergie lexicale au risque même d’en transformer le sens car on n’oubliera jamais que le sens est vivant et nous savions que le sens des mots, c’est nous qui en déciderions : Ce Giovannoni il ne nous dit pas tout, il faut le lire entre les lignes, si bien que parfois on ne le comprend pas bien, mais on sent qu’il nous parle.

Que cherchez-vous à Turbulences ? énoncera la 29e question d’une interview épique. Quelques années plus tard, le-poète-qui-se-rêvait-ténor répondra : Secouer les mots pour qu’ils fassent entendre autre chose que ce qu’ils disent dans la vie de tous les jours. Avec les mots il y a toujours des surprises, des surprises sans fin.