
Ou comment une expérience de lecture avalise une expérience artistique et la propulse vers un horizon infini de sens.
Une phrase lue il y a dix ans. Macérée depuis. Comme si cette phrase allait tenir lieu de colonne vertébrale, ou plutôt : de programmation d’un vivre artistique. Car avec le temps, « j’artistisais » de plus en plus ; je créais notamment des « œuvres participatives » dans le champ littéraire et le champ du spectacle vivant.
Cette phrase, je l’ai lue dans Le travail du commun (2016), telle une ressource que Pascal Nicolas-Le Strat mettait à disposition des lecteurices. Cette phrase n’était pas de sa composition, mais la pensée globale du chapitre, elle, l’était. Il s’en emparait, s’y reconnaissait, la discutait, et elle l’emmenait loin. En la lisant, je me l’appropriai, et elle m’emmena loin, loin, loin.
Dans le « texte 9, Vers une épistémologie du commun », Pascal Nicolas-Le Strat évoque le Pacte intellectuel de la
présupposition d’égalité. Théorisé par le philosophe Jacques Rancière, ce Pacte énonce l’idée « d’une distribution différenciée des formes d’investissement d’une intelligence, qui est la même pour tous ». Et d’ajouter : « On peut toujours rencontrer ou construire des situations où l’on va vérifier une égalité des intelligences. (p. 248) ».
En invitant des spectateurices à une pratique artistique avant, pendant et après un spectacle ; en mettant en scène, sous la forme de créations pluri-disciplinaires, des rencontres avec l’œuvre littéraire des auteurices invité·es ; ou en proposant des improvisations littéraires collectives, je pratiquais déjà ce Pacte, sans toutefois le nommer. Dès lors, je sus ce que je faisais, puisque je l’avais lu.
Je ne lis pas pour apprendre. Je lis pour reconnaître ce que mon corps sait déjà. Ou ce que mon corps a déjà vécu, sans le nommer. La lecture est une scène de coïncidence. En lisant cette phrase, mon geste créateur avait enfin un nom : vérificateur d’égalité des intelligences. Ma démarche avait enfin une appellation : constructeur de situations. Et ce que je pratiquais s’inscrivait bien dans une recherche, puisque je m’appuyais sur une hypothèse : le Pacte intellectuel avancée par Jacques Rancière énonce en premier lieu une présupposition d’égalité des intelligences.
Mon travail artistique cherchait donc à vérifier continuellement une hypothèse. J’avais trouvé le sens épistémologique de ma recherche créative. Et je le faisais par le biais de spectacles participatifs, de jeux, de collectes, d’agoras, d’interactivités numériques, de co-écritures, dans un espace scénographié qui invitait chacun et chacune à trouver son chemin — pour ne pas dire sa voix —, à travers un travail de ré-accréditation et de relégitimation des participant·es, afin de faire vivre la démocratie culturelle (une voix = un sens).
La puissance d’agir de cette phrase était telle qu’elle possédait une triple détente : elle activait une tension pratique, elle offrait un appui dans le présent de l’action, elle donnait une perspective de sens. A tel point qu’avant les moments publics participatifs, je relisais la phrase et, si j’en avais le temps et l’énergie, l’ensemble du chapitre « texte 9, Vers une épistémologie du commun ». Les athlètes s’échauffaient sur une piste ; moi, je m’échauffais dans le train ou dans les loges avec le texte 9. Ça ne pouvait pas me faire de mal — et souvent, ça me faisait beaucoup de bien. Ça avait surtout l’effet d’un ancrage, qui m’étayait et m’aidait à tenir debout, quelles que soient les turbulences rencontrées en présence du public.
En lisant Le travail du commun et plus particulièrement ce chapitre « texte 9, Vers une épistémologie du commun », il m’a semblé que Pascal Nicolas-Le Strat parlait de mon propre travail. J’avais même le sentiment — peut-être à tort — qu’il avait assisté, comme une petite souris, aux expériences de co-création que je menais depuis le début des années 2000. Était-il là, dans l’angle mort ? Regardait-il ce que j’ignorais encore ? Écrivait-il depuis ce que je faisais ? Ce qui m’a le plus troublé, c’est cette impression que ma pratique artistique avait, d’une certaine manière, annoncé Le travail du commun, pourtant écrit bien plus tard. Pour le dire autrement, j’avais, sans le savoir, anticipé sa pensée théorique avant qu’elle soit formulée et avant même de l’avoir lue. Comme si mon art de faire précédait son art de penser tandis que l’on ne se connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Pour reprendre la fiction théorique de Pierre Bayard, qui aime à brouiller par l’absurde (et par l’humour !) les repères temporels de la création1, ma recherche artistique avait réalisé un « plagiat par anticipation » de sa recherche sociologique.
En feuilletant les pages de ce fameux « texte 9 » dans Le travail du commun, je m’amusais parfois à remplacer le mot « chercheur » par « artiste », et ça fonctionnait. Je veux dire : ça parlait exactement de ce que je tentais de faire. Ça parlait de mon expérience passée et en cours. Je pratiquais ce que Pascal Nicolas-Le Strat théorisait. J’étais le théâtre de son hypothèse. Pascal, c’était moi.
Toujours avec ce chapitre « Vers une épistémologie du commun » :
« Pour le formuler sur le terrain qui me préoccupe ici, à savoir celui d’une recherche en sciences sociales pratique en art participatif, je dirais que la question n’est évidemment pas que tout le monde deviennent sociologue artiste et que la compétence de recherche de production artistique soit exercé pareillement par n’importe qui. […] Le travail de recherche artistique devient alors cette situation, cette scène, dans laquelle chercheurs artistes et personnes concernées ou intéressées se retrouvent, s’associent et collaborent en ce reconnaissant mutuellement une égale capacité à le faire et une pareille légitimité à s’impliquer. (p. 248-249) »
Une expérience ne se laisse ni dire, ni déplier en une seule phrase, mais cette seule phrase pouvait servir de tremplin vers un horizon infini. De fil en aiguille, je lu des ouvrages de référence cités dans ce « texte 9 ». Je plongeai vers La méthode d’égalité puis Le maître ignorant de Jacques Rancière, vers des articles d’Yves Citton ou de Pascal Nicolas-Le Strat, je me promis de lire Jean-Paul Fourmentraux, je rouvris des livres perchés en haut de mes étagères, comme ceux d’Henri Lefèbvre ou de George Lapassade, je glissai vers des articles de Jean-Jacques Schaller et de Jean-Claude Bourguignon. Je lu, relu ou aspirai à lire ce que Pascal Nicolas-Le Strat nomme « le collectif formé par des chercheurs et chercheuses en affinité de questionnements et de théories (p. 251) ». En lisant ces livres, je fis partie de ce collectif. Je me sentis délibérément moins seul pour auto-inventer en continue cet art participatif.
Il y avait tout, dans ce « texte 9 », qui devenait mien et me donnait des ailes. Des ailes pour inventer, encore et encore, des situations d’agir commun, puisque tout devenait possible, maintenant que chaque personne avec qui je m’associais — complices amateurices ou professionnel·les, curieux et curieuses d’un jour — avait une « égale capacité à faire, et une pareille légitimité à s’impliquer ». Et qu’à chaque fois il fallait vérifier cette hypothèse. Et qu’il fallait recommencer : cette hypothèse nécessitait d’être vérifiée en continue, ce n’était jamais acquis, cent fois l’ouvrage était remis sur le métier, si possible avec pugnacité et opiniâteté, dans une logique d’« expérimentation continué ». Et souvent, je pensais au titre du livre de Jacques Rancière, repris par Pascal Nicolas-Le Strat, Et tant pis pour les gens fatigués. Étrangement, ce livre était épuisé, peut-être était-il fatigué d’avoir été trop lu ? Dans tous les cas, le titre me suffisait : il racontait le défi harassant que constitue la vérification permanente de l’hypothèse de la légitimité de chacun et chacune à contribuer à un geste artistique commun.
Bien sûr, j’aurais pu m’arrêter sur d’autres phrases, des variations du Pacte d’égalité que Pascal Nicolas-Le Strat discute dans son livre ; des notions qui ont mis des mots à propos de mes pratiques en cours, comme la « mutualisation de nos incompétences » et surtout la « recherche de plein vent », qui expose le chercheur l’artiste à une « expérience fondatrice, à savoir sa propre ignorance, […] une expérience constamment redécouverte qui motive de nouveaux questionnements et appelle d’autres investigations (p.256-257) ».
Souvent je me demande ce que je cherche réellement dans la façon dont je mène ces créations à dimension participative, ces arts de faire commun — également connu dans le monde anglo-saxon sous l’appellation de Social Practice Arts. Pour prendre l’exemple des improvisations littéraires collectives, il arrive que je ne puisse plus parler, que je sois « sec » de parole tant les propos de l’autre me laissent sans voix — que ce soit en raison de son imagination foisonnante ou, de façon moins plaisante, par la dureté, voire la violence de son propos. La fragilité de ce moment est telle que je m’interroge : avais-je besoin de me mettre dans une telle situation, dans ce que François Deck, cité par Nicolas-Le Strat, nomme un point aveugle, puisque je ne sais pas — mais vraiment pas — que dire ni que faire ? Heureusement il y a ce travail du commun que Pascal Nicolas-Le Strat propose, et qui me soutient dans « l’enquête sur mes pratiques et celles de mes complices pour en élucider les effets et les dynamique (p. 250) ». Le sociologue du commun admet que « le chercheur l’artiste n’est pas seul en scène, mais que la scène de recherche de plein vent est à l’évidence (sur)peuplée. Lorsque le chercheur l’artiste entre en scène, il n’en écrit ni le script, ni le scénario (méthodologique). Le savant L’artiste est nu. L’intrigue reste à écrire. (p.260) »
Un dernier clin d’œil à Pascal Nicolas-Le Strat, sans qui cet article n’aurait jamais vu le jour. En définitive, la traversée de ce fameux « texte 9 » — et, plus largement, de l’ouvrage Le travail du commun — ramène à une seule et même question. Il ne s’agirait que de cela, au fond. D’une question qu’on n’en finit pas de poser : pratiquer la co-création, dans le cadre du Pacte intellectuel de présupposition d’égalité, ne serait-ce pas une façon d’agir en commun (en nombre, par la coopération, …), à partir de la constitution d’un commun (communauté de lecteurices et de spectateurices, …), par un travail en commun qui nous humanise dans l’irrévérence joyeuse, en renforçant la portée, la puissance émancipatrice des actes de la vie quotidienne ?

- Dans Le plagiat par anticipation (2009, Minuit), Pïerre Bayard suggère que des écrivains comme Shakespeare, Homère ou Flaubert auraient « anticipé » des auteurs comme Kafka, Proust ou Joyce, non par influence, mais comme s’ils avaient accédé intuitivement à des structures, des idées ou des styles à venir.
