Joël Kérouanton
  • Écrivain
  • Œuvres participatives
  • Panier littéraire

Coronavirus | Je me souviens et le reste, je l’ai oublié

Cette publication propose deux cents textes en écho aux deux cents pays contaminés par le Covid 19.


Je parle de mon expérience directe, en France.

Ce regard sur la pandémie essaie, en donnant à lire d’autres langues que la mienne, de ressentir cette communauté de destin au bord du gouffre.

Ces textes, je les ai écris pour moi, pour mes proches et pour adoucir le cours du temps.



// texte en court d’écriture et de correction //



Je me souviens du premier jour où j’ai vraiment compris. Je le savais, que c’était grave. Mais le savais-je à ce point ? J’ai lu l’annonce du jour dans la presse : « Si vous voulez courir, prendre l’air, c’est 2 kilomètres, 20 minutes pas plus, autour de votre maison ». J’étais consterné et mon interlocutrice m’a remonté les bretelles : ce sont des mesures tout à fait normal « au regard de la situation ». J’ai su qu’il se passait quelque chose de grave au moment précis où on m’interdisait de questionner la plus grande mise en quarantaine de l’histoire française. J’ai compris qu’il se passait quelque chose de grave quand ma chérie m’a confié dans la cuisine — on mijotait des lasagnes aux épinards pour se remonter le moral —, « Dans vingt ans, nos enfants ne comprendront pas comment nous, adultes au moment de la Pandémie du Covid 19, avons fait pour accepter sans broncher et en moins d’une semaine la bascule dans un enfermement généralisé », le reste, je l’ai oublié.

(France, ?????,??????,?,? Lits/1000hab)

Prisimenu d’une voix à la radio, la voix d’un prêtre peut-être, elle s’adressait à nous, fidèles, elle nous chuchotait des choses pour nous rappeler les voix du Seigneur, elle nous faisait comprendre qu’il y avait un au-delà, nous étions unis par une spiritualité commune, l’union dans la foi était la seule issue possible pour vaincre, faire face à l’ennemi, au danger imminent, déjà présent dans le Grand Est et bientôt, tel un tsunami, en Région parisienne, dans les Hauts de France et très vite dans toute le pays. Cette voix nous chuchotait des mots doux, après chaque phrase un silence, la voix nous laissait le temps de dire Amen, et le prêche recommençait, avec des mots usés, comme les regards de ceux à qui on a trop mentis. La voix prenait son temps, elle se savait écouter, elle se savait influente, d’ailleurs elle n’avait jamais été aussi influente, aussi sûre d’elle, soudain la voix prenait un ton martial, la voix devenait ordre, la voix demandait à ses fidèles le garde à vous, l’instant était solennel, nous étions en Guerre, la mobilisation était totale, la fidélité à la voix devait être totale, et nous, fidèles parmi les fidèles, devions suivre la voie de la guerre. Le prêtre était en guerre, le prêtre aimait la guerre, ça s’entendait dans sa voix, la voix aimait prononcer le mot [guai-re], la voix en jouissait presque, elle cherchait à partager cette jouissance, la voix proposait une jouissance partagée de la guerre, et c’est devant cette jouissance guerrière que j’ai décroché, la voix jouissait toute seule, la voix était en guerre toute seule, la voix avait l’air d’y croire, la voix proposait d’entrée dans une ère nouvelle, la voix soutenait que tout, dorénavant, allait être guerre, et qu’ainsi la guerre sera toujours. La voix présidait mon pays, la voix cherchait des voix et pour sûr il n’aura pas la mienne : je ne veux pas être gouvernés comme en temps de guerre, mais comme en temps de pandémie, likusią dalį aš pamiršau.

(Littuanie, ???, ????, ?,? Lits/1000 hab)

Sjećamse de mon grand, un soir de Coronavirus, on s’est senti projeté plus que jamais dans l’aventure inconnue et incertaine de notre espèce. Dans la cuisine — le hot spot du confinement —, mon grand était intarissable. On ne sait pas, insistait-il, en pleine crise existentielle et sanitaire. C’est la première fois qu’on ne sait pas. On sait, d’habitude. Ou alors, si on ne sait pas, on sait se voiler la face. D’habitude c’est comme tout tracé. Depuis le confinement, on ne sait pas. Le futur est inconnu. On ne sait pas quelle rupture on est en train de vivre. On ne sait pas si on vit une rupture. On ne sait pas s’il va avoir du changement. Est-ce que c’est juste un moment de flou ? Est-ce que c’est normal d’avoir peur ? Faut-il croire ce qu’on nous dit ? On ne sait pas s’il faut faire ce qu’on nous dit. C’est pour cela qu’on en parle autant : éclairer les choses permet de casser l’incertitude, de mieux vivre cette crise que j’espère salutaire, ostalo, zaboravio sam.

(Croatie, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)

Հիշում եմ de la peur généralisée. Puis-je sortir ma poubelle avec le confinement ? / Il y a un voisin qui vient me souvent me parler quand je fais mes courses, je fais quoi ? / Je n’ai plus envie de sortir, les écrans me suffisent, c’est grave docteur ? / J’adore faire la bise aux gens, et les gens n’adorent plus me la faire. / Il y a vraiment trop de monde chez mon voisin. / J’ai sorti mon chien ce matin, est-ce que je peux le faire ce soir ? Մնացածը, ես դա մոռացա.

(Arménie, ??, ?????, ?,? Lits/1000 hab


Θυμάμαι avoir lu dans la presse LE PORT DE NANTES/SAINT-NAZAIRE CONTINUE D’ACCUEILLIR DES CARGOS DU MONDE ENTIER. Le Covid 19 empêchait peut-être d’aller assister aux obsèques d’un proche, mais n’empêchait en rien le trafic de marchandises à dimension « stratégique » : pétrole, gaz, alimentation animale, céréales, conteneurs. Si, pour la vie économique, on a essayé de trouver un compromis en­tre la nécessité de garder en vie la société et celle de la protéger, pour la vie sociale, culturelle, psychique, on a été beaucoup moins fin. Les rencontres, les repas partagés, les rites de l’amitié et de la discussion publique, le sexe entre non­ concubins, mais aussi les rites religieux, politiques, sportifs ont été interdits. C’est tout d’un coup la ville qui a disparu ou, pour mieux dire, elle a été reti­rée, soustraite à l’usage : elle gît face à nous, comme si elle était dans une vitrine. La population s’est retrouvée seule face à cet énorme vide, et pleure la ville disparue : les directs Instagram, les applaudissements ou les chants collectifs au balcon, la multi­plication arbitraire et joyeuse du jogging hebdomadaire sont surtout des rites d’éla­boration du deuil, des tentatives désespé­rées de la reproduire en miniature, tα υπόλοιπα, ξέχασα.

(Grèce, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)

Ik herinner het me de B., un ami écrivain, toujours à l’avant garde : il a fallut qu’il ait le corona virus avant tout le monde. Il le fit savoir sur un réseau social : « Bon ben – keuf keuf – je crois – keuf keuf – que je l’ai – keuf – dans l’os. Il n’aura pas été longtemps exotique – keuf keuf – ce confinement 😑😑😑 Mais qu’on se rassure, je vais m’en tirer, ayant fait un énorme stock de mayonnaise avant le confinement. (Comme chacun sait, la mayonnaise c’est la vie.) ». L’ami eut droit à 335 commentaires ! Le milieu littéraire était en émoi, son grand rire claquant dans les chagrins manquait déjà. Aux dernières nouvelles l’ami va bien, et sa plume aussi. J’ai aimé lire son post, à l’ami Covid, parce que Bon ben – keuf keuf – je crois – keuf keuf – que je l’ai – keuf – dans l’os augurait une rupture littéraire en écho à la rupture sociétale que nous vivions. Dans quelques décennies, les critiques qualifieront ce mouvement littéraire d’écriture de l’essoufflement, on dira que la crise sanitaire du Covid 19 a confiné la phrase à sa plus simple expression. Un siècle après La recherche, elle s’est terriblement raccourcie, a quitté le souffle d’un Proust pour explorer le charme des mots toussoteux, rest ben ik vergeten.

(Pays-Bas, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)

Emlékszem d’activités physiques à proximité de notre domicile, un jour de beau temps. Dans le monde d’avant ça s’appelait seulement « marcher ». Tels les montagnards perchés sur une crête à 3000 mètres d’altitude, ma grande regardait les gens bien en face, en leur adressant un simple Bonjour ! Une fois sur deux la pauvre se prenait un vent : les gens craignaient dorénavant toute rencontre coronavirée. Dire bonjour devenait maintenant suspect, ce simple geste valait pour rupture du code de bonne conduite, court-circuitage de la distanciation sociale, entrée dans le couloir de la mort. « Ça me fait penser à The Walking Dead, tu sais papa, la série télévisée où les gens sont des zombies, dans la série on les appelle les « rôdeurs », ils sont dans une ère d’épidémie post-apocalyptique inconnue. Nous devenons des zombies ! Papa, sans blague, tu les as vus les gens ? ». Avec les enfants vivants de chez vivants, c’est pas la veille que je vais devenir mort-vivant, na többit elfelejtettem.

(Hongrie, 476, 3678, 4,3 Lits/1000 hab)

Ngiyakhumbula des abus. Les forces de l’ordre avaient-elles bu ? Un homme vient d’un supermarché avec une bouteille de Coca-Cola, est-ce un bien de première nécessité ? Amende de 135 euros. Un femme court avec un pantalon en Jean, où est donc votre jogging ? 135 euros. Deux parents emmènent leur enfant chez le pédiatre, est-ce essentiel pour accompagner votre enfant ? 135 euros. Un Sans-Domicile-Fixe non confiné à son domicile, sans attestation dérogatoire : 135 euros. En sortant d’une pharmacie, une femme est arrêtée et fouillée avec pour seule course une boîte de serviette hygiénique, savez-vous que ce n’est pas considéré comme produit de première nécessité ? 135 euros. Une femme utilise le 17 pour lancer un vibrant appel au secours, « Après mon divorce, j’ai réussi à retrouver quelqu’un. Mais il habite à 25 kilomètres de chez moi. Comment faire avec le confinement ? », a-t-elle demandé à l’agent, sans autre solution à lui proposer que la verbalisation. « Mais on s’aime ! », a-t-elle plaidé : 135 euros, okunye, ngikhohliwe.

(Afrique du Sud, 369, 19 137, ?,? Lits/1000 hab)

Meе ми совиенс du bonheur de lire V., bouffée de mots rares dans cette avalanche de mots peurs, évasion dans cette ambiance verrouillée, et je lisais et je relisais Juste après la pluie

Nous sommes les complices

d’une grande et belle évasion

il y a celui qui aime

celui qui lit

celui qui écrit

celui qui rêve

celui qui refuse

celui qui plante

celui qui marche

celui qui joue

celui qui nie

celui qui apprend

celui qui doute

celui qui se moque

celui qui se saoule

celui qui dit non

nous sommes tous les complices

d’une grande et belle évasion

nous creusons des tunnels

nous tressons des cordages

nous prenons des notes

nous rusons nous savons

que les détours sont nécessaires

qu’il faut esquiver l’ordre des choses

qu’au bout il y a dehors

demain

dedans

Остатокот, го заборавив

(Macédoine du Nord, 111, 1898, 2,1 Lits/1000 hab)

মনে আছে d’un matin, j’eus froid dans le dos. La radio crachotait des sondages effrayant, le cauchemar de l’habitude ? « 40% des français seraient prêts à moins de démocratie et plus d’efficacité ». Heureusement, les sondages étaient surpassés par les banderoles accrochées aux balcons des immeubles, je me délectais à les observer de ma fenêtre, il était peut-être là, le beau devenir.

MERCI À NOS VRAIS PREMIERS DE CORDÉE
SOIGNANTS, CAISSIERS, LIVREURS, POSTIERS,
PETITS COMMERÇANTS, PROFS, CRÈCHES,
AIDES À DOMICILE, PÊCHEURS, OUVRIERS,
AGENTS RATP, CHEMINOTS, GAZIERS

ILS METTENT DES THUNES POUR RÉPRIMER
ON VEUT DES SOUS POUR LA SANTÉ

ILS COMPTENT LES SOUS ET NOUS NOS MORTS

ILS NE CONFINERONT PAS NOTRE COLÈRE

LE MOMENT VENU
LA COLÈRE AU VENTRE
LES CORPS EMBRASSÉS
NOUS NOUS RETROUVERONS

বাকি, আমি এটা ভুলে গেছি

(Bangladesh, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Ngiyakhumbula d’un tag sur un bâtiment ancien, « demain est annulé ». Je ne comprenais pas si assister à la naissance du monde de demain était une chose grandiose, ou misérable. Dans une autre vie que la mienne, celle d’un taggeur par exemple, j’aurais plutôt peint quelque chose comme « demain est écrit », clin d’œil aux écrivains : ce qu’ils écrivent n’est-il pas significatif de ce qu’ils deviendront ? Leur vie ne se calquerait-elle pas sur leur œuvre (Rousseau rencontre Sophie juste après l’écriture de la Nouvelle Héloise, Verhaeren grisé par la modernité meurt écrasé par un train, Virginia Woolf fascinée par l’eau finit noyée…). Contrairement à la « vraie vie », des textes pouvaient parfois trouver leur inspiration la plus authentique dans les évènements qui leur succèdaient. Pourquoi donc ? Parce que la littérature est la meilleure pour décrire ce qui s’apprête à advenir ; tout à la fois, elle en éprouve l’hypothèse et en fabrique la possibilité. À lire 1984, écrit en 1930 par George Orwell, je réalisais combien la société du Big Brother était pensée avant même qu’elle existe. Avec cette crise sanitaire, on y était. Les deux pieds de dedans : hélicoptère de surveillance, drône-robot qui donnait des ordres, attestation dérogatoire de déplacement, couvre-feux, restrictions, le 17 saturé par des gens qui voulaient dénoncer leur voisin… Pourquoi ne pas planter nos propres graines, celles qui ont été si souvent galvaudées, récupérées, salies, alors qu’elles étaient nôtres, liberté, égalité, fraternité, révolution, utopie, et les laisser pousser jusqu’à la vie d’après ? #partisandelaliberteabsolue, Okunye, ngikhohliwe.

(Brésil ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)

Ég man des morts Covid 19, mais évoquait-on les disparus du lien social, ceux qui s’étaient laissés mourir faute de visite par leur proche ou d’un lien minimum assuré habituellement par les accompagnants ? Possible que l’hécatombe venait de cette absence d’humanité exigée par cette course à l’aseptisation. Dans cette guerre à l’essence de ce qui nous fondait la vibration d’autrui à autrui , les dommages collatéraux étaient certainement plus nombreux. Le remède finira, comme souvent, par être pire que le mal, afganginn gleymdi ég.

(Islande, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Jeg husker det de ce jour où j’ai compris la guerre des mots en politique. J’ai compris qu’il s’agissait non pas de bien communiquer, mais de poser ses pions le premier. D’inventer son vocabulaire pour singer la modernité. Bien sûr j’avais lu La Ferme des animaux de Georges Orwell, relus même, avec ma grande au collège, et saisit que le changement sémantique augurait un changement sociétal : l’on pouvait faire passer la moindre dictature sous couvert de mots doux. Notre pouvoir en place, toujours à la pointe du nouveau monde, place ses pions. Soudain ont disparu les foyers d’infection (regroupement d’au moins deux cas en même temps, au même endroit), pour des cluster. C’est quand même beaucoup plus classe, non ? La langue d’Hemingway supplante toujours celle de Molière quand il s’agit de trouver sa place dans le monde, de se montrer innovant, avec un fort potentiel de disruption. L’arrivée du COVID 19 (« CO » pour « corona », « VI » pour  « virus » et « D » comme « disease » — « maladie » en anglais) était l’occasion pour la French Startup Nation (prononcer « naicheune ») de montrer ses gros bras dans un contexte de désert hospitalier volontaire. En avalant une tarte aux poivrons-oignons entièrement faite-main (ben oui, on a le temps de cuisiner), mon grand s’était exclamé : « Honte de rien ! Ils investissent dans le vocabulaire faute d’investir dans l’hôpital ! », resten glemte jeg det.

(Norvége, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)

나는 그것을 기억 que le virus engendrait des morts tout autant que des mots. Les médias se régalaient à faire émerger des covid-concepts, à croire qu’un conseil de linguistes se réunissait chaque semaine pour décider des nouveaux mots à insuffler dans la vie quotidienne. Après la « quatorzaine », la « distanciation sociale », les « gestes barrières », nous avons eu l’« auto-distanciation ». Bien évidemment, les mots-morts étaient plus en vogue que les mots-vies — ceux qui faisaient des trous dans l’impossible. Je cherchais en vain les articles évoquant ces concerts improvisés à 18h00 entre habitants, « gestes fenêtres » ?, « art voisin » ?, « créativité barrière ? 나머지는 잊었다.

(Corée du Sud. ???, ?????, 7,1 Lits/1000 hab)

Saya masih ingat d’une interview de M., cette crise est anthropologique, affirmait-il, elle nous révèle la face infirme et vulnérable de la formidable puissance humaine, elle nous révèle que l’unification technoéconomique du globe a créé en même temps qu’une interdépendance généralisée, une communauté de destins sans solidarité, selebihnya, saya terlupa.

(Malaisie, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)

Pamiętam d’un stand up retransmis en direct à la radio. L’humoriste à succès, se mettant dans la peau du maire d’une petite ville méditerranéenne française, racontait avoir pris un arrêté empêchant désormais de s’éloigner à plus de 10 mètres de son domicile, lutte contre le Covid-19 oblige. Au moment où l’humoriste prononça « 10 mètres de son domicile », l’on entendait des rires. Il avait déjà interdit les jogging (Rire), les promenades des animaux (Rire Rire), les Marchés couverts (Rire Rire Rire), les achats de plus d’une seule baguette à la boulangerie (Rire Rire Rire Rire). Quant à la chute de son numéro, il la réserva à l’amende en cas de violation de cet arrêté : ce sera 135 euros (Rire Rire Rire Rire Rire). Et toute la recette sera reversée aux soignants des hôpitaux pour sauver des vies (Rire ), resztę zapomniałem.

(Pologne, ???, ?????, 4,8 Lits/1000 hab)

मलाई याद छ que mon grand avait rendu visite à une collègue de travail blessée. Il lui avait apporté de quoi se substanter pendant une semaine. Son geste s’était su, ses amis l’avaient su, sa maman l’avait su, itou ma grande qui refusa soudainement d’habiter la maison. Nous voilà pestiféré ! On avait beaucoup dit que le Covid-19 resserrait les liens, réveillait solidarité et fraternité, rappelait le pays à des valeurs d’humanité négligées ces derniers temps. « Ce ne sera plus jamais pareil » : on entendait souvent ce type de phrases. J’en formais aussi le vœux ! Que cette situation inédite soit une opportunité de détoxification mentale et physique, qui nous permettrait de sélectionner l’important et rejeter le frivole, le superflu, l’illusoire. Tout à fait d’accord ! J’avais été surtout frappé à ce stade par le contraire : le virus séparait. Isolait. Discriminait extraordinairement. Creusait les fractures, aggravait les écarts. Les révélait avec une violence rare. Les faits étaient là : je ne reverrais pas ma grande avant des mois, बाँकी, मैले यो बिर्सें.

(Népal, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)

Muistan avoir lu ce poème de V. à ma chérie, un soir avant de s’endormir. Ces mots eurent l’effet d’un pansement, au point de suspendre la douleur du monde. Autant que je me souvienne, ma chérie avait bien dormi,

On amadoue le monde

avec des mots

ce qui revient un peu

à tenir tête à un dragon

avec une salière

dans chaque main

on amadoue le monde

avec des mots

pendant ce temps

le monde se moque

de nous

 

Loput, unohdin.

(Finlande, ???, ?????, ?? Lits/1000 hab)

I remember la pandémie avait à peine débuté qu’avec les enfants nous avions commencé à imaginer le déconfinement. Mon grand de 18 ans s’imaginait faire un DJ set sur le balcon face jardin, allumant les séquences les plus folles à l’intention des habitants du quartier, et nous, et eux, et peut-être nos chats, face au mur de son, se dandinant au rythme des basses. « Mais pourquoi on attend le déconfinement pour danser ? », a suggéré ma grande, 16 ans. « Et si on le faisait maintenant. Je veux dire : là, tout de suite ? ». Une situation anti-distanciation sociale — enfin ! — ai-je pensé face à la belle réaction de ma fille. Et je ne sais plus qui a ajouté, peut-être ma chérie, que la fête n’était peut-être pas le meilleur moyen de penser à ceux qui meurent. Oui oui oui avons tous hoché de la tête, dépité. Le lendemain matin, j’ai songé à Josephine Baker qui prenait des risques insensés aux fronts (guerre 1939-1945) pour animer avec son chant les milliers de soldats sans âme et sans voix face à la barbarie, the rest, I don’t remember very well.

(Royaume Unis, ???, ?????, 2,1 Lits/1000 hab)

Я памятаю de ce jour où je me suis habillé en attestation dérogatoire. Elles traînassaient en nombre dans ma cuisine, sur mon bureau, dans mon sac a dos. Près de 150, j’avais calculé. Toutes signées et datées, remplies pour les déplacements de la famille élargie — nous étions parfois sept confinés dans la maison, selon les « alternances ». Avec ce costume, je souhaitais créer une forme de métaphore de la politique de santé publique du moment. Le confinement et les attestations étaient la conséquence de la pénurie de masques, de l’absence de dépistage massif, du manque de lits de réanimation et de la non prise en compte des alertes par le pouvoir. La quarantaine a été inventée au Moyen Age pour lutter contre les épidémies de l’époque (lèpre, peste…). En 2020, parce que la politique avait failli, le confinement et les attestations étaient les uniques mesures possible pour éviter des morts du coronavirus alors que des alternatives plus efficaces existaient.
Mon motif de sortie du jour, dûment rempli, était similaire à la veille, et au lendemain : « Déplacements brefs, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile, liés soit à l’activité physique individuelle des personnes, à l’exclusion de toute pratique sportive collective et de toute proximité avec d’autres personnes, soit à la promenade avec les seules personnes regroupées dans un même domicile, soit aux besoins des animaux de compagnie. » En sortant dans la rue avec des centaines d’attestations sur moi, je cherchais à incarner la dépersonnalisation liée au fait de soumettre les moindres détails de mon activité à la réglementation et au jugement de l’autorité. Je disparaissais sous ces papiers, qui étaient une métaphore du système de surveillance et la privation de liberté mis en place.
Il m’a fallu plus de deux heures pour scotcher en écaille les attestations. Elles confinaient entièrement mon corps de la tête aux pieds. Avec mon costumes de papier bien arrimé, je suis ensuite sortie pour ma promenade habituelle, moins d’une heure, dans un rayon de 500 mètres autour de chez moi. Alors bien sûr la police est venue vers moi et m’a demandé mon attestation. Ils ont prononcé cette phrase magique que j’attendais avec impatience : « Pourriez-vous nous présenter votre attestation ? » Ça tombait bien, j’en avais plus de 150 sur moi. J’étais dans la légalité, ils ne m’ont pas donné d’amende mais ont détruit mon costume et m’ont demandé de ne plus recommencer : je risquais, selon eux, avec ce costume-pangolin-de-papier, de créer un attroupement et encourager l’émergence d’un cluster, aстатняе я забыў.

(Biélorussie, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab


Recordo le monde du Covid, vraiment, je n’aimais pas. Mais j’aimais la façon dont les gens de ma rue se réunissaient tous les jours à 18h30, enfin se réunir était un grand mot, ils se réunissaient aux fenêtre, en vis-à-vis, l’un jouait du saxophone, l’autre de la clarinette, un enfant de la flute traversière… ils étaient quasi une dizaine dans ma rue à se concerter pour faire concert tous les jours, ce monde du Covid-là je commençais à l’aimer, mais l’autre monde, celui qui nous attendait du matin au soir, je ne l’aimais pas, je le leur ai dit, à mes voisins, avec un haut parleur je leur ai dis mon désamour pour le monde du Covid, je leur ai dis avec un haut parleur dans la rue, seul au milieu de la rue avec un haut parleur je leur ai lu une variation d’un texte de Charles Pennequin, Le monde du spectacle. Ce jour-là, dans la rue Covidée avec mes voisins riant à la fenêtre, j’ai fait une petite variation de son texte, et le gueuler comme ça dans la rue, avec mes voisins aux fenêtres, ça m’a fait un bien fou.

je n’aimais pas le monde du Covid
c’était un monde, tout un monde
les gens se déplaçaient
ils allaient d’une pièce à une autre
ils gueulaient
ils en pouvaient plus les gens de gueuler
ils voulaient sortir
et encore sortir sinon ça allait gueuler
ça a gueulé même une fois dehors
ça a gueulé
les gens gueulaient dehors
ils voulaient qu’on les rembourse
pour aller vers un autre monde du Covid
à un monde du Covid encore mieux
où on pourrait mieux gueuler
ils ont gueulé les gens
ils voulaient ce qui faisait de mieux
quoi de mieux qu’un monde du Covid
qu’un autre monde du Covid encore mieux
où ça allait gueuler encore plus
encore plus de monde du Covid gueulaient les gens
vraiment c’était dégoûtant
le monde du Covid dégoûtait
tout ce noir, tout ce monde au noir
toute une vie dans le noir
c’était vraiment dégoûtant
il fallait bien aimé être dégoûté
pour aller dans le monde du Covid
il fallait aimer le dégoût jusqu’à plus soif
jusqu’à plus soif le dégoût invraisemblable
du monde du Covid
le monde du Covid quelle blague
quelle fumisterie le monde du Covid
une belle invention en attendant
un bel univers spectaculaire
un beau semblant de vie en attendant
avec de beaux semblant de geste
des semblants de paroles
tout était parfait dans le monde du Covid
c’est-à-dire tout était faux
le vrai monde du Covid
même le vrai était faux dans le monde du Covid
mais il faisait plus vrai qu’un vrai vrai
et même le faux était plus faux encore qu’un faux
car un faux avait toujours son petit côté de vrai
son petit côté vrai était caché
et là on le voyait bien, il éclatait dans le monde du Covid
il sonnait vrai le faux
car même le faux sonnait vrai dans le monde du Covid
toujours il allait sonner vrai, tout comme le vrai
le vrai ne sonnerait pas faux, lui
il sonnerait, c’est tout
et faire sonner un faux ou un vrai
on pouvait voir ça que dans le monde du Covid
tout sonnait dans le monde du Covid
tout sonnait et tout éclatait
même le noir éclatait dans le monde du Covid
tout était pétant
tout était dans la santé de l’habitant Covid
dans sa file, dans son attente
tout était dans son désir de voir
tout était relié à lui et tout puait
tout puait dans le monde du Covid
car tout était une histoire de rapports
des rapports d’habitants Covid
qui allaient dans le monde du Covid
des rapports d’habitant Covid à habitant Covid
et des rapports de monde du Covid à monde du Covid
des rapports qui n’en finissaient pas
comme dans la vraie vie
les rapports n’en finissaient jamais de rapporter
mais les rapports rapportaient encore plus
quand c’était pour le monde du Covid
quand c’était pour la vraie vie les rapports rapportaient mais moins
ils rapportaient même rien les rapports
ou alors si on en faisait un monde du Covid ça rapporterait
même un monde du Covid fait sur un rapport nul
même un rapport nul rapportait
même si c’était un rapport nul
qu’on rapportait nullement
même si c’était un rapport nul mal rapporté
même nul un monde du Covid
même un monde du Covid nul
qui parlait d’un rapport nul
même ça ça rapportait
au monde du Covid

Après cette lecture, la musique a repris, forte, scintillante, les rires ont repris, forts, grinçants, et je suis allé prendre mon apéro virtuel quotidien, la resta, m’he oblidat.

(Catalogue, ???, ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Sjećam se des bancs. De la population mis au banc. Des bancs mis au banc. Des bancs confinés. Pas plus de deux minutes sur un banc a dit le maire d’une ville du Sud-Ouest de la France (véridique !1). Et hop on se lève après s’être assis. En face de chaque banc de la ville se trouvait un policier avec son chronomètre qui exigeait la levé de camp après les 120 secondes réglementaires. La quasi totalité des brigades de police plantées devant un banc. « La police mis au banc » titraient les journaux du jour. Bien évidemment ça a râlé dans les chaumières des policiers, le décret-banc a tenu 24h00, ostalo, zaboravio sam.

(Bosnie-Herzégovine, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


ငါမှတ်မိသေးတယ် avoir lu quotidiennement les envolées lyriques de M., chaque jour une petite dose pour garder le corps et l’esprit alertes, je me souviens particulièrement de cette envolée à faire voler un humain dans les stratosphères existentielles, « Chacun d’entre nous fait partie de cette aventure inouïe, au sein de l’aventure elle-même stupéfiante de l’univers. Elle porte en elle son ignorance, son inconnu, son mystère, sa folie dans sa raison, son inconscience dans sa conscience, et chacun porte en soi l’ignorance, l’inconnu, le mystère, la folie, la raison de l’aventure plus que jamais incertaine, plus que jamais terrifiante, plus que jamais exaltante de l’époque post-Covid19 qui se dessine ». Parfois, je trouvais que les envolées lyriques de M. ne traduisait pas suffisamment le retour en arrière, une sensation pas facile à décrire, c’était vraiment quelque chose du ressenti, comme une impression de voir ressurgir, du tréfonds de notre société, les relents conservateurs les plus durs. Et puis les faits sont arrivés

Entreprise générale d’aseptisation sociétale : Les pères n’avaient plus le droit d’assister à la naissance de leur enfant, l’hôpital était réservé aux seules femmes qui accouchent.

Entreprise générale d’aseptisation sociétale (bis) : Le tri des déchets ménagers n’avait plus lieu d’être. Tout glissait dans la même poubelle.

Entreprise générale d’aseptisation sociétale (ter) : Les tote bags et plus globalement les sacs en tissu recyclables étaient refusés par les commerçants des marchés. Le plastique était roi, à nouveau.

Entreprise générale d’aseptisation sociétale (quater) : Les frontières étaient fermées. L’extrême droite jubilait.

Entreprise générale d’aseptisation sociétale (quinquies) : ကြွင်းသောအရာငါမေ့လျော့.

(Birmanie, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)

Mbaj mend des regards peureux, méfiants voire évaporés croisés dans la rue. Pis : la fuite en avant de connaissances dès l’amorce, ô malheur, de quelconques conversations en allant faire mes courses. Au point de me dire : suis-je normal ou criminel de chercher à converser avec les gens que j’aime ? Ce poids de la culpabilité a cessé quand j’ai lu un tract espagnol circulant sur les réseaux sociaux.

APPEL AUX CITOYENS POUR ÉVITER LA CONTAMINATION :
« Si tu vois un vendeur ambulant dans la rue, n’appelle pas le 17 pour lui signaler. Vas lui acheter quelque chose.
« Si tu remarques qu’il n’utilise pas de masque, ne l’engueule pas, essaye de lui en procurer un. Ne fais pas ton flic
« Si tu entends que ton voisin présente des symptômes, ne regarde pas par la fenêtre pour contrôler s’il sort faire ses courses. Demande-lui s’il a besoin de quelque. Ne fais pas ton flic.
« Si tu vois des personnes marcher dans ton quartier, essaye de ne pas soupçonner le pire, n’appelle pas le 17. Peut-être qu’ils devaient aller au boulot. Beaucoup n’ont pas le privilège de se renfermer chez eux avec un frigo plein. Ne fais pas ton flic.
« Si tu dois sortir faire tes courses, ne jette pas des regards haineux aux gens qui t’entourent par peur d’infection. Dis bonjour. Fais la conversation. Les autres ne sont pas ton ennemis. Ne fais pas ton flic.
« Si tu rencontres quelqu’un qui vit dans la rue, ne change pas de trottoir par peur. Si tu peux, offre-lui de la nourriture, un masque, de l’eau. Ne fais pas ton flic.
ÉVITONS LA DIFFUSION DU KEUF-VIRUS !! C’EST UN VIRUS QUI NE NOUS LÂCHERA PLUS, pjesën tjetër, harrova.

(Albanie, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Ég man la rébellion contre les lois de l’absurde. Ce n’est pas arrivé d’un coup, il n’y a pas eu de grand soir, mais des millions de gestes d’un soir, puis d’un second soir, et puis tous les soirs et puis tous les jours et puis toutes les nuits. Il y a eu l’ami C. qui m’avait écrit en message privée « (…) marche transgressives dans les chemins dorénavant fermés ». Puis L. « (…) rencontre Tinder un soir de semaine dans le parc en bas de chez moi maintient de la distance sociale d’1,5 m, malgré une folle envie de s’embrasser ». L’ami A « (…) rdv quotidien dans un abri-bus avec une copine, aux alentours de 16h30, pour le goûter ». Ma petite de 9 ans « (…) rdv avec une copine pour échanger des livres. Je pose sur un banc les livres prêtés, et je m’écarte. Ma copine s’approche du banc et prend les livres. Et après nous restons loin à discuter, mais bon, on a envie de se toucher pour rigoler mais faut pas rigoler ». Et mon grand, souvent à l’avant garde de la rébellion, qui, après le confinement familial de trois semaines, s’était confiné avec un bon ami : « Deux fois par jour à la mer, toujours avec une attestation dérogatoire, mais en papier, celle générée sur smartphone nous tracerait. Déjà qu’il y a les drones », afganginn gleymdi ég.

(Islande, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Aku eling du 12 avril 2020, 22h52 exactement, où nous avons compris : nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y un mois. Déjà, lors du week-end d’avant le confinement, avec la perception croissante de la gravité de la situation, le temps s’était comme épaissi et on ne s’était plus focalisé que sur le confinement à venir, sujet qui avait balayé tous les autres. Mon grand travaillait dans un café et la salle parsemée de grande tablée n’avait jamais été aussi pleine que le dernier soir, les gens buvant « une dernière bière avant la fin du monde ». Cela me faisait un peu rire, ces grande déclaration d’ivresse, nous étions tous devenu le temps d’un soir des survivalistes. J’y croyais qu’à moitié, pensant que tout cela n’allait pas durer, que c’était une parenthèse. Mais j’étais bien naïf : les parenthèses ne se referment vraiment jamais.

Avec ma chérie, on développait tout un imaginaire de la sortie, car on ne pouvait pas imaginer autre chose qu’une fermeture de la parenthèse temporelle. On imaginait un retour aux normes et au « temps d’avant ». Mais ce soir là, nous avions compris vraiment qu’il n’y aurait jamais de fermeture de la parenthèse. Il y aurait un « jour d’après », certes, mais il ne ressemblera pas au jour d’avant.

Pour une fois les enfants s’étaient endormis tôt et nous étions là, avec ma chérie, sur le canapé du salon, à mettre des mots sur l’effondrement sociétal que nous vivions. Je me souviens précisément de notre sensation de vide, de blanc, en apprenant que l’école allait être fermée jusqu’en septembre2). Six mois de fermeture. « Il n’y a pas longtemps, s’emportait ma chérie, on nous menaçait de suspendre nos allocations familiales si on quittait l’école deux semaines pour un projet de voyage, et là, ça s’arrête pendant six mois… et personne ne dit rien ! Mais pourquoi ? Pourquoi nous restons silencieux ? ». À vraie dire, nous étions sidéré par notre propre silence. Des personnes mourraient sans l’assistance de leurs proches, ce non-accompagnement se poursuivrait pour partie lors des enterrements, et nous restions silencieux. Ce qui était inconcevable la veille était devenu possible le lendemain, et nous restions silencieux. Il a fallu si peu de temps pour que nous basculions dans cette autre chose, que nous ne savons d’ailleurs toujours pas nommer. Si nous étions historien, nous aurions dit que « quelque chose de très profond s’était joué à ce moment-là dans le corps social ». Si nous étions anthropologue, nous aurions dit « qu’une transgression anthropologique majeure s’était produite quasiment toute seule ». En parlant de tout cela, on se regardait, avec ma chérie, on était heureux d’être là, ensemble, à se serrer l’un contre l’autre, la chaleur de nos corps empêchant les larmes de monter trop vite, sisane, aku lali.

(Indonésie, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Kei te maumahara ahau de l’annonce présidentiel du déconfinement. Une date avait été fixée : le 11 mai 2020. Cette date avait crée un soulagement dans la population, elle fixait une fin et le début d’autres choses – de belles choses avaient pensé les naïfs de mon genre. C’était se tromper, et bien comme il faut. Le déconfinement n’en serait pas puisqu’il n’allait pas concerner la population dans sa totalité. La vie économique, éducative et sociale allait reprendre sauf pour les séniors et toutes les personnes atteintes de pathologies à risques (insuffisances respiratoires, cardiaques, hypertension, obésité…).). Au total 18 millions d’habitants allaient rester confinées jusqu’à… la trouvaille d’un vaccin. Une année, peut-être deux à porter l’étoile blanche, Ko te toenga, i wareware ahau.

(Nouvelle-Zélande, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Hatırlıyorum de ces voyages récurrents à Nantes pour « besoins impérieux familiaux » ; je croisais toujours le même panneau COVID 19 – LIMITEZ LES CONTACTS. À quelques mètres de ce panneau se trouvaient les mêmes policiers et policières, toujours sans masque, sans gant, contraint.e.s à toujours me questionner à propos de ma même présence, là, sur cette même voie express toujours déserte. À la radio toujours crachotait ad nauseam ces mêmes mots-covid, distanciation sociale/distanciation sociale/distanciation sociale/distanciation sociale/distanciation sociale/distanciation sociale, toujours les mêmes mots pour les mêmes sauces, et puis cette sensation d’étouffement à vouloir toujours expliquer le même phénomène sanitaire, des paroles partout, des paroles toujours, des paroles les mêmes, des paroles qui s’annulent, qui toujours s’autodétruisent puisqu’elles ne parvenaient pas à dire le non-dit, l’inconnu, la part aléatoire de l’histoire, la part d’inattendus et d’imprévus que possédaient la nature et ce virus sans frontière dans un monde de plus en plus frontiérisé.
Un jour, je rentrais de mon périple nantais sous fond de radio cataclysmique (« … certaines calamités seront locales, mais la plupart auront un fort coefficient d’expansion à travers l’ensemble du globe… »), et je vis avec joie un meuble multicolore TROC DE PLANTES posé sur le trottoir en bas de chez moi. Le voisin l’avait fabriqué dans la nuit, ma chérie l’avait garni dans la journée et venait de l’installer au pied de la maison, face rue. La radio, encore allumée dans ma voiture, n’en pouvait plus d’expertiser cette fin du monde  « … sous la houlette de l’Occident, nous aurons inlassablement cherché à nous libérer des milieux naturels et organiques au lieu de leur faire consciemment place… ». Sur le meuble se trouvaient quelques fraisiers, un cerisier bébé, un pied de potentille violette, à échanger contre un pied de menthe, un peu de ciboulette, des aromatiques, geri kalanını unuttum.

(Turquie, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab


ฉันจำได้ avoir fait un drôle de rêve, pile la nuit où les hommes et les femmes de pouvoir avaient décidé d’officialiser sans trembler l’école à la maison. Dans mon rêve, on y voyait des flashs infos sans paroles mais sous-titrés, le présentateur et les protagonistes avaient perdu leur voix. La première image apparue dans mon rêve était notre président — c’était mon premier rêve macroniste. Pour éviter la propagation du virus dans des classes à trente élèves, il allait mobiliser l’Armée, oui c’est bien cela, l’Armée, et bâtir en dix jours des « Écoles de campagne » dans toutes les villes et villages du pays. Chaque phrase était ponctué par son tic de langage « quel qu’en soit le coût », notamment au moment où il célébrait les pédagogies en petits groupe, à quinze maximum, où le professeur développe des relations personnalisées avec chacun des élèves. Nos militaires, nos réserves militaires, nos chefs militaires, tous seront mobilisés pour cet enjeu majeur qu’est l’éducation. Notre président expliquait, avec grande pédagogique, que si un élève avait des manques éducatifs graves, il allait quitter l’école dans les premières heures de cessation scolaire, c’est la notion d’heure d’or, insistait-il longuement. L’idéal, expliquait notre président compatriote, consiste à créer une structure éducative provisoire la plus proche possible des élèves, au cœur même de leur lieu habituel de vie scolaire. Le président parlait beaucoup dans son allocution de « poste éducatif avancé » ou « PEA ». Il terminait son allocution par un mémorable LE VIRUS NOUS FAIT LA GUERRE, NOUS FERONS LA GUERRE AUX ÉCOLE VIDES, repris le lendemain par toutes la presse française et étrangère. Le second flash du rêve était plus court, on y voyait nos militaires masqués construire des bâtiments provisoires dans les cours d’école, de grandes tentes miliaires khaki montées en peu de temps — dans mon rêve j’admirais la dextérité de ces hommes et femmes en treillis —, en second plan on y percevait des professeurs et professeures masqué.e.s leur adresser des Cœur Avec Les Doigts, derrière leur masque ielles pleuraient, ที่เหลือฉันลืมไป.

(Thaïlande, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Waan xasuustaades jours corona ordinaires. Ces journée commençaient généralement vers sept heures, par une séance de kiné à domicile de vieux problèmes de dos. Mon kiné était en direct sur Zoom, je l’entendais dire : « Quand je clique là, ça vous fait mal ? ». J’enchaînais sur la revue de presse du jour, je ne réussissais jamais à trouver des journaux parlant d’autre chose que du covid 19, alors je lisais des articles sur la Chine, « engagée dans une bataille discursive et cherchant à imposer son récit à la population et au reste du monde ». À 10h00, c’était école à la maison, avec lecture à voix haute d’un poème le confinement avait fait découvrir Thomas Vinau aux enfants, certaines phrases de l’auteur du Lubéron étaient devenus des mantras pour ma fille, comme « Les mots font des trous dans l’impossible ». En début d’après-midi, je remplissais mon attestation dérogatoire de déplacement, au nombre limité de scenarii rachitiques justifiant nos sorties, je cochais « achat de première nécessité » et partait au supermarché faire la queue on y entrait pas à plus de dix. En entrant dans le magasin, je passais mes mains au gel hydroalcoolique et faisais mes emplettes masqué, ganté et combinaisonné. À mon retour, je posais mes courses au garage (48h00 en décovidement) avant de télétravailler deux petites heures, en suivant les préconisations de mon voisin qui, dès le début du confinement, avait déposé une banderole à sa fenêtre MOINS DE TRAVAIL, PLUS DE TEMPS-DRESSE. J’enchaînais sur un footing, pratique d’activité anti-virtuel (on court pour de vrai, on sue pour de vrai), qui offrait un sentiment très fort d’unité entre corps et esprit, une expérience non dualiste, donc. Venait le temps si attendu de la sieste, suivi d’un moment de lecture en solo : pendant le confinement, le jogging, la sieste, la lecture, prises d’air vital, n’étaient pas condamnées à la vanité ou à l’improductivité. A 19h00, rdv Whatsappero en « présence » d’ami.e., sous fond de cocktail quarantini, le cocktail à boire seul en quarantaine pour rendre la distanciation sociale un peu plus fun, annonçaient les sites dédiés à l’appéro-covid le plus couru au monde. Le Whatsappero pixellisée en diable tournait généralement mal, on se connectait au Facebook live de DJ fillette (alias Fanny Aquaron), et c’était partie pour une Cloud rave, non sans étourdissement, frénésie, jouissance, vertige : fallait bien lutter contre la mélancovid, et ne pas devenir un covidiot, inta soo hartay, waan ilaaway.

(Somalie, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


مونکي ياد آهي d’une vidéo qui m’avait fait chialer. C’est tout bête, une vidéo. C’est tout puissant, aussi. Le pouvoir immédiat de l’image (c’est presque mieux que si on y était). Si je n’avais pas eu une vie « avant » le covid, j’aurais presque douté de ce que j’ai vu dans cette vidéo. Or, je l’ai eu, cette vie « d’avant ». À l’insu de mon plein gré, j’ai même eu des liens avec le propos de cette vidéo : certaines scènes se situaient dans mon appartement, en présence de mon grand. Mais là, ce qui crève yeux, pour ainsi dire, c’est l’écart entre la liberté, la joie aussi, de ces adolescents qui cherche une raison d’être à la quotidienneté, et l’enfermement, la tristesse aussi, du confinement. Après six semaines de quasi couvre-feu, je réalisais la terrible chose suivante : j’avais oublié ce que c’était la liberté. Je m’habituais presque à l’État sécuritaire. Je pourrais même dire que je m’en accoutumais. Je m’accoutumais au silence de la ville, elle bougeait mais à l’intérieur des habitations. Elle bougeait mais à l’intérieur des corps. Et je le sentais : ces corps se rétractaient, s’inhibaient, s’empêchaient de manifester leurs sentiments, leurs opinions au titre de l’unité-nationale-face-à-la-crise. Nous arrêtions de respirer, paralyser par la situation, pour donner de l’air aux malades-covid qui en cherchaient. Nous arrêtions de rêver aussi, et cette vidéo propulsait en pleine face ce rêve que nous n’avions plus. La Movida espagnol a dû ressembler à ça. Alors bien sûr cette vidéo raconte la jeunesse dorée en révolte, engloutie dans la fête ; elle raconte aussi le pouvoir émancipateur de l’amitié associé au pouvoir vital de la fête. Alors bien sûr il y a maintenant des Cloud rave, les DJ set pullulent sur la toile, les chanteurs excellent dans des Live radio au son pourris capté par leur smartphone dans leur appartement confiné. Bien sûr. Mais cette vidéo3 est une ode au réel collectif dans la ville, face au virtuel solo dans le salon. Certainement que ces images instrumentalisent le regard, les cris de joie n’en sont pas toujours, ils cachent le chaos intérieur de ces ados en quête d’un monde qui les refusent. Entre rituel et anarchie, ce sont de beaux cris de joie. De puissantes scènes de danse. De magnifiques scènes de liesse au cœur de festivals de musique ou autre free party, moments interdits depuis le 17 mars 2020. Et ça, cet écart entre le passé et maintenant m’a écrasé de tristesse et je savais, par le regard de ces jeunes pétaradant de vie (et de fumette !!), qu’il y avait quelque chose de pourri dans le royaume de la francovid, باقي ، مون ان کي وساري ڇڏيو.

(Pakistan, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Ndinorangarira un couple d’ami en covidivorse. Il n’y avait pas que C. et G. dans leur histoire. Ils étaient trois. Elle, lui et le confinement. Il leur a fait violence, ce confinement, comme une écorchure insupportable. C. et G. n’étaient pas fait pour vivre toujours l’un près de l’autre. D’ailleurs, qui l’était vraiment ? Le désir vient du manque, et le manque ne serait-il pas nécessaire à la prise d’élan vers l’autre ? J’aurais aimé leur suggéré, à C. et G., de comprendre comment le confinement a pesé sur leur couple. Pourquoi ne pas se donner la possibilité de revivre à deux sans ce troisième larron ? Zvimwe zvese, ndakazvikanganwa.

(Zimbabwe, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Ou te manatua du déconfinement : nous étions tous confis. L’école était devenue obligatoire pour les volontaires. Le covid laissait nos corps vides de contacts tactiles. Le champ des art du spectacle restait au champ : le mot même de culture avait été oublié dans le discours du premier ministre. Assignés à cultiver leurs œuvres scéniques dans le huis-clos de leur salon, sans le souffle porteur du public et les postillons vitaminant de leurs partenaires de jeu, les artistes de la scène étaient blêmes. Le vivant Covid avait signé la mort du spectacle vivant, magie de la coprésence artiste-spectateur. Cet art était tout de même la seule forme artistique qui changeait complètement de nature quand une épidémie survenait. Alors, qu’allaient devenir les arts vivants dans le monde d’après ? Joués chez l’habitant confiné, en petit comité de voisins, sans le confort de l’anonymat, la proximité allait donner une sorte de responsabilité : l’artiste n’allait plus pouvoir se contenter d’appuyer sur le bouton « on » et de dérouler son texte. Ils s’obligerait à être présent. Et très concentré : l’élément perturbateur serait fréquent, du chat qui passe au téléphone fixe qui sonne. Les salles de bains seraient loges, les chambres seraient coulisses, la parole des habitants serait l’imaginaire de l’artiste, qui aurait pour mission de créer une sorte de miroir poétique au quotidien de ceux et celles qui habitent ces appartement devenus les nouvelles scènes émergentes. Le Covid 19, virus salutaire pour inventer un théâtre de la socialité, où la place du théâtre ne serait pas face ou au-dessus du public mais à sa hauteur ? On voyait déjà venir les futurs colloque, « Les arts participatifs, une expérience citoyenne et esthétique dans le monde d’après »… Expérimenter de nouveaux rapports aux publics, peut-être, mais à partir de quelles œuvres théâtrales ? Certes, elles allaient contenir des traces et des signes de ce qu’on traversait, mais par le détour, de manière indirecte, métaphorique. Comme si l’artiste étaient contraints à reproduire littéralement ce que les gens vivaient. Que donnerait Le Malade Imaginaire sous Covid, ce type qui ferait venir tous les médecins du monde à son chevet, avec tous un avis différent ? O le isi, ou galo ai.

(Samoa, O O, 20 Lits/1000 hab)


Я помнюd’un fait qui m’apparait encore comme très récent. Même si les faits ne sont pas toujours intéressant — mieux vaut s’ouvrir au doute et à l’art d’oublier —, le fait relaté ici n’est pas anodin et mérite, me semble-t-il, d’être partagé. Le 1er mai vers midi, j’ai rencontré une manif’ en bas de chez moi, à l’occasion de la Fête annuelle du (télé)travail. Une vraie manif’ du 1er mai ! De gauche, féministe, poétique. Une manif’ joueuse, aussi, avec enfant et adulte. Et je me demandais ce que tous ces gens faisaient dans ma rue, en plein confinement, ils avaient l’air très déterminé, trois enfants et leur maman en pyjama scandaient « « On veut jouer toute la journée », deux parents s’embrassaient avec leur pancarte scotchée dans leur dos « Faut être 2 pour faire un enfant, on a le droit d’être 2 pour l’accueillir », trois filles princesse brandissaient « On en a marre d’être en robe » et bien d’autres slogans plus créatifs les uns que les autres, qui tissaient la préparation de jours heureux, « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie (des infirmiers) », « Stop Javel (une danseuse) », « Travailler moins, vivre mieux (une maman, son bébé et un ouvrier en bleu de travail) », « On veut partager nos richesses (un roi, une reine et ses enfants) », « Les filles ont le droit de jouer au foot (une petite fille et deux garçons) », « Je veux un téléphone (une skateuse) », « Pas de frontières pour ceux qui s’aiment (deux femmes) », « Les amiches de mes amiches sont mes amiches (trois hommes dans une charrette à cheval) », « Le rose n’est pas que pour les filles (un charriot avec 2 filles et 2 garçons) », « Ne laissons pas nos théâtre co-vide (3 hommes et 3 femmes déguisé.e.s) ». Dans mes souvenirs les plus lointains, la manif’ se tenait sur le trottoir d’en face, à l’abri du vent, dans une superficie d’un mètres carré, en présence de 137 Playmobils, oстальное я забыл.

(Russie, ??? ?????, ?,? Lits/1000 hab)


Спомням си mon premier cauchemar de confinement. Je me trouvais dans une ville moyenne assez charmante, je marchais dans la rue avec mon attestation dérogatoire dans la poche, et soudain je fis face à un cosmonaute nettoyant la rue à coups de karcher javellisé. Il était ravi de m’expliquer sa mission professionnelle : « Deux fois par semaine, les rues de la ville sont nettoyées à grande eau, nous utilisons de l’eau de javel mélangée avec de l’eau récupérée de la pluie — développement durable oblige. La ville s’est équipée de nombreux récupérateurs de pluie fabriqués à partir de matières premières 100 % recyclables. Des récupérateurs d’eau de pluie ultra-moderne, au coloris tendance, surface brillante, haute qualité, bacs à plantes intégré apportant une touche florale au réservoir. »

— Ah… Et l’eau de javel, cette salop…  c’est… euh… obligé ? lui demandais-je (il me semblait qu’avec la faible persistance du virus sur les surfaces, et l’obligation générale de confinement, la charge virale dans l’environnement était considérée comme négligeable et le nettoyage des rues inutiles).

— Le nettoyage des rues, c’est notre mission !
Le cosmonaute s’était approché dangereusement de moi. Me toussa au nez. Des gouttes de sueur tombaient de son front — il avait de la fièvre, c’était évident, ajoutée à une toux très Covid 19. « C’est notre mission », me répétait-t-il le Karcher à la main, sa tête casquée à deux doigts de mon visage.

— L’eau de javel, elle, heu, ben, elle s’évapore au contact des ultraviolet, non ? Il me semblait qu’elle était inefficace en plein air.
— J’ignore qui vous a raconté ces salades. L’eau de javel est indispensable à l’hygiène urbaine, a décrété notre Ministre des masques, des solutions hydroalcooliques et des multinationales sanitaires. Notre Ministre craint que les habitants, lions en cage avec le confinement, ne sortent dans la rue et, tel des animaux, ne lèchent le sol.

Le cosmonaute se détourna de ma présence et continua le nettoyage de la ville, oстаналото, забравих гo.

(Bulgarie, xxx xxxxx, x,x Lits/1000 hab)


Aš prisimenu de cet Ehpad, dans l’Oise. Aidés/Aidants, tous confinés ! Ces derniers avaient fait le choix de s’enfermer avec les personnes âgées dépendantes jusqu’à ce que la pandémie s’estompe… Nuits et jours les aidants s’étaient cloîtrés entre quatre murs institutionnels, laissant amis et familles en dehors pour se consacrer au dedans. Bien évidemment sans rémunération en sus. Bien évidemment au-delà de tout cadre légal. Le résultat de leur geste fût sans appel : zéro mort, zéro contagion. Qui en a parlé ? Personne. Ah si ! L’inspection du travail ! Elle interdira toute entreprise similaire sous peine de sanction immédiate. Résultat : 10087 morts dans les seuls Ehpad français.
Quand je pense à ces Justes qui osèrent se confiner jours et nuits sans savoir combien de temps leur isolement allait durer, je regrettais de n’être pas aidant dans cet Ehpad, ou en résidence d’écriture dans le cadre d’un programme Culture & Santé. En imaginant ce huis clos de l’impossible, je comprenais mieux cette belle question posée de façon récurrente par le monde littéraire : le roman pour quoi faire ? Ben, pardi, pour raconter ce qui s’est tramé dans cet Ehpad ! Alors, sauf à penser que le romancier est un artiste dont le geste provient de la pure construction fictive, qu’entreprendre la mise en récit de cette épopée éhpadienne relève de la seule imagination, je me prenais à rêver d’une enquête. Ce ne serait pas du réalisme du 19ème, ni du récit de vie au sens de l’autobiographie, encore moins du roman psychologique voire un roman historique. Non. À la reconstitution linéaire de l’évènement se substituerait le récit de l’enquête elle-même : la recherche, ses aléas, ses impasses, ses hasards, ses échecs, ses trouvailles. J’inviterais le lecteur à partager les évolutions et les incidents de leur propre recherche. Ce faisant je produirais des narrations dans lesquelles la recherche de document, la rencontre d’objet, la visite d’archives, la découverte de correspondances oubliées, la description ou parfois la reproduction de photographie, fourniraient, à côté des hypothèses et des hésitations du narrateur, le matériaux du livre. Ce ne serait plus l’enquête qui allait faire le livre mais l’implication elle même. Ce serait l’expérience de terrain qui importerait, au plus près de la situation naturelle des habitants de l’ehpad : mes conversations avec les résidents, les professionnels, mes joies et tristesses face aux archives qu’ils souhaiteraient me transmettre, mes sensations/émotions/impressions à l’épreuve de leur quotidien, devenu le mien. A l’instar de Svetlana Aleksievitch, le récit de l’enquête recueillerait des formes de paroles et s’approcherait des entretiens. Ce serait un livre fait de petites formes, dans une approche fragmentaire. Sans logique systématique. Une position mal assurée qui contaminerait le projet. Qui présenteraient cette aventure éhpadienne sans prétendre, ni conclure, ni circonscrire ce confinement volontaire que tous se sont imposés en moins d’une heure. Je n’aurais pas à légitimer mes résultats. Je n’aurais pas d’ambition totalisante. Je témoignerais un certain rapport de la vie à l’écriture. Je n’aurais donc pas d’autre protocole que la rencontre fortuite avec les personnes âgées et leurs familles, les aide-soignant.e.s, les infirmier.e.s, les médecins, les coiffeurs, les directeurs et directrices, les animateurs-trices, les psychomotricien(nes), les aides médicos psychologiques, les pédicures podologues, les psychologues, les diététicienn(nes), les ergothérapeutes, les accompagnants éducatifs et sociaux, les masseurs kinésithérapeutes, les jardiniers, les assistants de service social, les auxiliaires de vie sociale, les cuisiniers, et advienne que pourra la littérature de l’enquête, likusią dalį aš pamiršau.

(Lituanie, xxx xxxxx, 5,5 Lits/1000 hab)

Mwen sonje qu’aucune voix ne dépassait de ce brouhaha covidien. Je veux dire : pas de voix intellectuelles fortes, contradictoires, joyeuses, enlevées. L’absence de corps dans l’espace public annihilait-il la pensée ? Je n’en savais trop rien. L’impression que la pensée se ramollissait au contact du virus, que l’équation Covid 19 = pensée chamalo avait de beaux jours devant elle. Parfois, dans mes pires cauchemars coronavirusiens, j’apercevais un drone entre les toits, il planait un moment, telle une mouche bleue, puis repartait comme une flèche, dans un vol courbe. C’était une patrouille virtuelle qui venait mettre son nez aux fenêtres des gens pour surveiller le nombre d’habitants dans chaque appartement — avait il changé depuis le mois dernier ? Si tel était le cas, certains habitants s’étaient déconfinés-reconfinés et ça sentait l’interpellation. Mais les drones n’avaient pas d’importance en soi. Seule comptait la Police de la pensée que les habitants avaient le malheur de se créer eux même. En cela, nous étions très autonomes : nous savions nous restreindre de penser sans que quiconque nous somme de le faire. L’ambiance de peur suffisait à confiner le plus pur joyaux de l’espèce humaine. Nous le savions mais nous ne parvenions pas à dépasser cette peur qui dépassait toutes les autres. Comme si nous avions accepté, cahin-caha, que l’ignorance était la force, rès la, mwen bliye li.

(Haïti, xxx xxxxx, x,x Lits/1000 hab)


Jeg husker de ma rue. En temps ordinaire, on se croisait, on se disait bonjour et on se confinait chez soi — il y avait tant à faire et le temps nous manquait. En temps coronaordinaire, on se croisait, on se disait bonjour et on jouait de la musique tous les soirs aux fenêtres, quand on ne lisait pas des textes à vois haute, au beau milieu de la rue. Il y avait tant à se dire et le temps était devant soi. Parfois, entre voisins, nous nous regardions, d’un sourire en coin et entendu : le confinement subi avait créé du lien social. Certes, nous aurions pu nous en passer, du confinement, et prendre les devant. Comme si nous attendions qu’un danger extérieur nous incite à faire quelque chose. Alors, dit comme cela, ce lien social créé dans ma rue paraissait être un élément de langage à ajouter à la longue liste de mots valises entendues quotidiennement dans les médias. Or, il avait une couleur très singulière, ce lien social, puisque ma voisine de droite, spécialiste du langage et notamment de la palatalisation, m’interpella au tout début du confinement pour évoquer, avec le plus grand sérieux, sa dernière trouvaille en matière de geste barrière. « La propagation du coronavirus se fait principalement par l’intermédiaire des « postillons » », m’affirmait-elle. Jusqu’à là rien de nouveau à l’Ouest, pensais-je tout bas. « Donc, c’est contre la propagation et diffusion de ces microgouttelettes qu’il faut lutter. Or, depuis quelques temps, j’ai constaté que les voyelles n’avaient aucune incidence alors que la moitié des consonnes peut être tenue pour responsable, durant une conversation, de toute projection de microgouttelettes. ». Je restais coi. Elle poursuivait son raisonnement, je m’étais assis sur une des chaises mises à disposition sur le trottoir par mon voisin de gauche. « Il conviendra donc, dans les prochaines semaines, pour les habitants de notre rue, de suivre un plan en quatre étapes, aboutissant à la disparition dans le langage, et progressivement, des consonnes impliquant les sonorités occlusives, liées à la projection de postillons ». Ça se sentait, ma voisine chercheuse manquait de terrain de recherche, cela faisait belle lurette qu’elle n’avait pas fréquenter son laboratoire. Notre rue était devenu terrain d’exploration ; elle proposait une méthode en quatre étapes pour quatre semaines. Je lui donna illico presto ma bénédiction, la plupart des habitants de la rue firent de même. Voici le plan de ma voisine validé par les habitants de ma rue, et appliqué stricto sensu dans la foulée.Semaine 1
Suppression des occlusives labiales : P et B, au mforit de la nasale M.
Conséquence : mrès de soixante-dix mour cents des mostillons sont éliminés, et de mlus, on meut constater qu’ainsi la diction gagne meaucoup en soumlesse.

Semaine 2
C’est au tour des occlusives dentales : D et T, remmlacées par la nasale N. C’est un meu mlus nifficile. Il faunra un cernain nemps mour s’y haminuer, mais une semaine nevrait suffire.

Semaine 3
Les nernières occlusives nismaraînront, à savoir les vélaires que sont les K et G « nur » (comme nans gaga), remmlacées mar la nasale GN.
Nous omniennrons alors un langnage meaugnoup mlus ségnurisé, gni nevrait mermennre ne rénuire la « nisnance marrière » à gnanre-vingt-nouze cennimènres.

Semaine 4
Mour finir, la mesure la mlus nrasnigne gnonsisnera à éliminer le gnroume nes frignanives gnonniues F, V, S, Z et nes frignanives chuinnannes J et CH auxgnelles se rumrninuera la rrignanire rimranne R.
C’est cernes un meu nernigne mais nous omniennrons alors une nignnion n’une rluininé ramais égnalée gni rera la rierné nes mays rrangnorones.

Je vois venir d’ici des lecteurs rire aux éclats de notre expériences covidienne. Ils peuvent rire : à la fin du confinement, notre rue affichait le taux le plus bas de contagiosité de la ville, resten, glemte jeg.

(Danemark, xxx xxxxx, x,x Lits/1000 hab)


ຂ້ອຍຈື່ໄດ້ que tous les chagrins du confinement étaient supportables à condition qu’on en fasse un conte ou qu’on le raconte. Le 11 mai, avec les amis et voisins, nous avions fait un tas d’attestations dérogatoires, un gros gros tas d’attestations dérogatoires. Avec nos enfants, les enfants des autres, les petits-enfants, les grands enfants, les enfants qui ne l’étaient plus, nous avions entrepris de découper les attestations, de les déchirer, de les cisailler par le milieu, d’écrire sur les marges au stylo indélébiles, de les lancer dans l’espace et d’observer leur rebond au moment du touche terre. Ces attestations, ces lambeaux, ces mots à terre avait été dispersés dans la ville, dans toute la ville, dans l’ensemble de la ville — avions/éoliennes/ paquebots en construction compris. Sur les routes, les murs, les lampadaires, les panneaux d’affichage, les trains, les voitures en stationnement, les bâtiments publics, les trottoirs, les attestations étaient partout, nous étions partout. Dans des endroits où nous pensions qu’elles aillaient créer des situations pour changer la situation. Nous avions même pris soin de révéler la base sous-marine toute rouillée en la cachant, nous l’avions empaquetté de milliers d’attestations, une attestation par tache de rouille. Ainsi assemblées, ces pages avaient remplacé un monument de pierre par un monument de papier. Un moment, je me souviens, il était 20h00, nous avions lancez ces attestations dérogatoires comme ça, en pleine rue, rue Barbès, rue de la République, puis Esplanade des droits de l’homme, nous nous étions fait un selfies en criant RÊVE GÉNÉRAL. Puis nous avions marché, déambulé, grands et petits, des dizaines d’attestations à la main, sous le bras, sur la tête, dans la poche. Quelques attestations avaient fait l’objet de transformation radicale. N’étaient plus attestations. Faisaient décoration. Vêtement. Bloc-note. Pare-choc. Pare-balle. Pare-soleil. Parapluie. Frisbee. Percussion sonore. Soudain nous avions musiqué. Déambulé. Carnavalé. Devenions brigade de clown. Sambas militantes. Cortèges satiriques. Et tutti quanti. Bella chi chi. Youpi youpi, ສ່ວນທີ່ເຫຼືອ, ຂ້ອຍລືມມັນ.

(Laos, xxx xxxxx, x,x Lits/1000 hab)



à suivre…



SOURCE

 



  1. Coronavirus. Annulation de l’interdiction de s’asseoir plus de 2 minutes sur les bancs à Biarritz, Ouest-France, 7 avril 2020, consulté le 8 avril 2020.
  2. information qui s’est avérée fausse par la suite, la reprise ayant eu lieu mi-mai
  3. Archives of bromance – a short film by Loevan Sailly, avril 2020