Joël Kérouanton
  • Écrivain
  • Atelier Écrire dans la ville

Tirons au sort, ouvrons la scène !

À l’heure où s’accentuent les inégalités et la division sociale, le tirage au sort pourrait réinventer le travail du commun par la coprésence des gestes artistique et culturelle. Et si la culture devenait le terrain d’une démocratie vécue, directe, partagée ?

 

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Longtemps, je me suis levé de bonne heure pour imaginer des créations à dimension participative. Comme si agir ainsi relevait de l’urgence et s’associait à de l’action politique.

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À peine le soleil levé, mes rêves éveillés se situaient toujours sur scène et hors scène, en présence de citoyen·nes qui s’adonnaient à une pratique artistique avant, pendant et après un spectacle, ou participaient à des improvisations littéraires collectives. La promesse de l’aube était limpide : j’agissais politiquement pour l’expression de toutes et tous, puisque mon travail artistique, par la construction de situations les plus improbables, pour ne pas dire les plus folles, cherchait à faire émerger des paroles citoyen·nes d’horizon éloigné·es, très éloigné·es même, du moins en avais-je l’impression.

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Voilà maintenant vingt ans que j’œuvre ainsi : de spectacles participatifs en jeux, de collectes en agoras, d’interactivités numériques en co-écritures, avec un amer constat qu’il m’est difficile de nier à présent : la diversité des publics n’est pas, ne peut pas être pleine et entière, tout du moins dans un même lieu et dans une même temporalité. Rarement ai-je croisé des élu·es ou des hauts fonctionnaires en charge de la politique de la ville, ou des personnes sans-papiers en charge du devenir des métiers en tension. Jamais je n’ai croisé de forces de l’ordre, encore moins de CRS, pourtant nombreux quand le bruit des quartiers résonne à l’orée des injustices sociales. Presque jamais je n’ai entraperçu de paysans travaillant chaque jour la terre ou élevant des bêtes, en charge du devenir de notre alimentation et en première ligne face aux enjeux de notre biotop en mutation. À nul moment je n’ai côtoyé des artisan·es surbooké·es qui bâtissent nos maisons ou nos immeubles, ou encore de dirigeant·es de multinationales sur qui l’avenir de notre économie reposerait. De manière exceptionnelle j’ai rencontré de personnes en situation de handicap venues spontanément, sans l’outillage social habituel, et à de rares occasions des enfants présents en dehors de groupes dit « captifs ». Enfin — et c’est le plus problématique — pas le moins du monde je n’ai retrouvé, dans les publics, la diversité racisée que je constate au quotidien dans mes déplacements urbains.

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Non, jamais je n’ai constaté de réelle diversité des publics, ne serait-ce qu’à se retrouver dans le même souffle d’espace et de temps. Et pourtant, j’ai essayé. Et pourtant, les partenaires sociaux et culturels avec qui ces actions artistiques et culturelles ont pu être mené n’ont pas ménagé leur énergie. Et pourtant, ce travail du commun, cher au sociologue Pascal Nicolas-Le Strat, qui nous humanise dans l’irrévérence joyeuse, en renforçant la portée, la puissance émancipatrice des actes de la vie quotidienne, a échoué plus qu’il n’a réussi, puisque l’agir en commun pâtissait d’une non-représentativité. Et pourtant, nous persistons, infatigables, à répéter nos gestes sans véritablement les réinventer. Car on ne s’en sort pas. Il y a toujours celleux qui conçoivent l’action culturelle et artistique, et celleux qui la pratiquent. L’écart s’agrandit, jusqu’à faire émerger, malgré nous et contre nous, ce procès en élitisme par une partie de la population (« Ça ne nous concerne pas ! », « J’y comprends rien ! », « On pourrait mettre cet argent ailleurs ! », « J’ai pas besoin de ça ! », « C’est perché ! »). La décision idéologique de supprimer 73% des subventions culturelles dans la Région Pays de la Loire surfe sur ce ressenti : à l‘image du champ sociétal, le champ culturel présente une fracture dont le cœur de sa pratique n’est certainement pas étranger à ce procès, avec des situations de violences symboliques entre les « payés » et les « payants », entre celleux qui impulsent et œuvrent pour le travail artistique et culturel… et celleux qui ne le fréquentent pas.

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Au final, on peut s’émouvoir que l’action culturelle produise des effets de domination et d’exclusion. Mais qu’avons-nous tenter pour remédier fortement à ce retour de manivelle ?

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Pour faire un détour par l’éducation populaire, l’idée était belle et grande que les pratiques artistiques et culturelles aient mission de créer les conditions politiques de l’émancipation. En d’autres termes, ces pratiques, qu’Antoine Vitez appelait à tendre vers « l’élitaire pour tous », auraient pour idéal d’aider chacun·e à fabriquer sa conscience politique, au sens de saisir/de comprendre/d’éprouver/de penser les conditions de la domination et de l’exclusion dans le champ sociétal. Il y a certainement encore à traverser et à s’outiller de ces pratiques d’éducation populaire. Mais est-ce suffisant ?

Votation lors d’un « After show » autour du spectacle Bros, de Roméo Castellucci. Avec les complices d’Écrire Dans la Ville, 15 mai 2024, Lieu unique, Nantes

 

 

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Si l’on s’en tient aux actions culturelles conçues comme outils de développement social ou urbain, dans une démarche de production collaborative des savoirs — ce que le sociologue Pascal Nicolas-Strat nomme « les créations dans l’espace public à visée de transformation démocratique »1—, se pose la question maintenant de comment continuer à « agir cette culture ». Comment faire pour que chacun·e éprouve la démocratie culturelle (en y désignant une signification : une voix, un sens) plutôt que de subir ce que d’aucuns nomment la démocratisation culturelle, une forme déguisée de transmission d’une culture à celleux qui n’en auraient pas. Il y a là un horizon à tracer pour des espaces réellement participatifs, afin qu’en retour cette démocratie culturelle — le pouvoir culturel par le peuple — puisse avoir un impact sur la posture citoyenne en situation de « matin brun ». Car nous entrons dans une période trouble, « libertarienne », où, sous prétexte d’expression libre et totale, les franges les plus extrêmes de la droite sont en passe de l’emporter sur le progrès social et l’égalité entre les humain·es. Face à « cette dégradation effective des possibilités de vivre, d’expérimenter, de penser et de créer », face à « cette atmosphère d’inégalité et de servitude3», les activités culturelles « peuvent être l’occasion de ré-attester et de vérifier en commun que la réalité se maintient fondamentalement en devenir et que l’émergeant nous implique collectivement4».

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Pour accompagner le système d’offre culturelle — des élu·es, des technicien·nes et des artistes proposent des parcours artistiques et culturels aux usager·es d’un territoire — et celui de souscription à l’offre culturelle — où quelques autochtones, parfois les moins éloigné·es des circuits ordinaires de la vie sociale, répondent aux propositions culturelles et y participent —, n’y aurait-il pas la possibilité d’« angler » les choses autrement, par les outils premiers de la démocratie, à savoir le tirage au sort ?

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La démocratie représentative — notre système politique actuel — est opposée à la démocratie puisqu’elle constitue un moyen pour « l’élite » de confisquer le pouvoir au « peuple ». À l’exception des personnes hors Union européennes qui n’ont pas acquis la nationalité française, rien n’interdit à quiconque de se présenter aux élections locales, régionales ou nationales. Néanmoins, les données du ministère de l’intérieur montrent que l’origine sociale des élu·es ne reflète pas la société, même au niveau local5. Le système représentatif propose à certain·es citoyen·nes de représenter les autres sur la base de l’idée sous-jacente que certain·es sont compétent·es à diriger et d’autres ne le sont pas. Pour le philosophe Jacques Rancière, le système représentatif est la haine de l’égalité : il raconte, en quelque sorte, que les gens sont fondamentalement inégaux. Nous sommes dans une oligarchie, prolonge le philosophe, nous sommes gouverné·es par des gens qui seraient intelligents pour gouverner, et d’autres qui ne le seraient pas. Ce groupe de gens s’accapare le pouvoir et se reproduit entre-elleux. Quant aux citoyen·nes, ielles sont censé·es rester passif·vs et souscrire à ce qui est reproduit par le vote. Il n’y a donc pas de crise de la démocratie, puisqu’il n’y a pas de démocratie, affirme Jacques Rancière dans La haine de la démocratie (2005 – La Fabrique).

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Pour ce philosophe, il s’agit de créer les conditions d’une démocratie subversive par le tirage au sort, comme dans la Grèce antique. À Athènes, la démocratie directe était pratiquée, et l’une des particularités majeures était l’usage du tirage au sort pour désigner certain·es magistrat·es et membres des institutions politiques. L’idée était de limiter l’hégémonie des plus riches et des plus influents, et de permettre à chaque citoyen de participer à la gestion de la cité6. Ainsi, on refusait l’idée qu’il y aurait des citoyen·nes plus compétent·es que d’autres. Nous sommes toutes et tous capable de penser et de proposer ; en d’autres termes on ne naît pas compétent·e, on le devient. Selon Jacques Rancière, ce qui hiérarchise les humain·es n’est pas le manque de compétences ou d’instruction, mais le fait que l’on se croit moins intelligent·e que les autres et que l’on s’autocensure. Et là, le lien avec nos préoccupations artistiques et culturelles prend tout son sens : combien de fois n’avons nous pas rencontré des personnes se déclarant non légitimes à participer à des créations ou des évènements culturels ? Et combien de fois n’avons nous pas rencontré des professionnel·les du social, de l’éducation, de l’animation, parfois même des élu·es, qui se disent, ielles aussi, non légitimes à pratiquer un art, à entrer dans une salle de spectacle ou à déambuler dans une exposition ? Ou pire, combien de fois n’avons-nous pas rencontrer des acteurices culturel·les réticent·es à « donner de la confiture aux cochons », comme on peut parfois entendre au détour de conversations informelles ?

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Les Cours d’Assise pratiquent déjà, et ce depuis 1810, le tirage au sort, avec l’idée qu’un·e citoyen·ne informé·e et responsabilisé·e pouvait rendre le jugement moral le plus juste. Peut-être même plus juste que des professionnel·les de la justice, non représentatif·ves car appartenant au même corps de métier et partageant la même pensée. Cette pratique populaire est désormais communément admise et s’est fondue dans les habitus de la justice. Dans ce même mouvement de pratique démocratique, les Conventions citoyennes pour le climat (2019) ou sur la fin de vie (2023) ont montré que des citoyen·nes informé·es et accompagné·es pouvaient formuler des propositions fines pour le devenir commun. Là encore, le tirage au sort a été plébiscité et applaudi, sans que quiconque ne le remette en cause.

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Alors, qu’en est-il du champ culturel et créatif, et notamment des pratiques de création en situation et en contexte associant les personnes concernées (comme les habitant·es d’un quartier) ? N’y a t-il pas « quelque chose » à inventer qui fasse usage de ce terreau démocratique qu’est le tirage au sort ? N’y aurait-il pas un dispositif à imaginer qui mette le hasard et la citoyenneté au cœur de nos gestes créatifs et participatifs, aidé par l’expérience d’associations, de coopératives et d’institution culturelles habituées à manier les outils culturels ? Au-delà de la nécessaire distinction entre les expérimentations participatives et celles et ceux qui les animent — car animer un élan créatif à dimension collective exige un savoir-faire presque artisanal —, quelles en seraient les modalités ? Quels en seraient les pièges ? Les conseils citoyens7, en France, pourraient nous accompagner dans cette réflexion. Une veille est à mener sur nos territoires d’action mais aussi au delà des frontières nationales, pour connaître d’éventuelles expériences culturelles avec tirage au sort qui ont déjà été tentées ou qui se tentent en ce moment. Les droits culturels, de leur côté, pourraient aider à construire cette nouvelle démocratie culturelle — radicale par son approche égalitaire, mais plus ouverte à l’intelligence de toutes et de tous.

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Nous voilà avec un horizon culturel fort dans un contexte d’étouffement en Région Pays de la Loire (et probablement l’ensemble de l’hexagone dans les années à venir), où seules les suppressions des élans et des actions réalisées depuis l’après-guerre ont lieu d’être depuis fin 2024, avec un récent vote budgétaire de mise à mort de la culture : une destruction programmée, sans perspective de devenir. Le tirage au sort dans le champ culturel, système d’égalité réelle d’intelligence entre les citoyen·nes — le bon espace culturel, c’est l’espace en présence de celleux qui ne veulent pas « culturer » parce qu’ielles ne se sentent pas légitime et craignent de ne pas être « à la hauteur » — proposerait un nouvel élan de la démocratie culturelle.

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Au moment de cette contribution écrite, j’entrevois un projet dans ma propre activité artistique qui pourrait soutenir une telle démarche : Le Livre imaginaire8, un spectacle participatif favorisant l’émergence de paroles des personnes présentes. Avec la Maison de quartier de Kerlédé, à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), nous programmons, en 2025, 2026 et 2027, de créer des parcours d’expression des habitant·es et des acteurices des micro-territoires de Kerlédé (maison de quartier, école, associations, commerces) autour des problématiques de renouvellement urbain, d’occupation de l’espace public et du sentiment d’isolement, afin d’encourager l’appropriation du cadre de vie et le vivre-ensemble dans ces phases de transitions. L’ambition de cette action, qui se déroule dans le cadre d’un Contrat ville dédié aux quartiers prioritaires de la politique de la ville, est de favoriser l’expression de subjectivités multiples et l’émergence de l’inattendu.

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Cette aventure participative du Livre imaginaire sera menée dans trois microterritoires, dans un lieu public, en intérieur ou en extérieur, autour d’une problématique à chaque fois coconstruite avec les habitant·es et les acteurices locaux·ales.
A chaque expérience, un groupe complice d’une quinzaine de personnes est constitué, qui prépare, coanime et évalue l’évènement pouvant regrouper une centaine de personne. Ces groupes complices constitueront le poumon du projet et seront moteur dans cette démarche émancipatrice autour d’une improvisation littéraire collective, suivi d’écritures de création, de lecture à voix haute, d’une édition et de sa diffusion.

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Nous voilà au cœur de notre sujet, et de sa complexité : comment ces complices vont être sollicités ? L’enjeu premier est d’associer des personnes isolées, en rupture avec les usages ordinaires de la cité (et parfois en rupture avec les dispositifs d’aides sociales). Qui donc se portera volontaire pour venir à quatre reprises, pendant deux à trois heures, coanimer ce projet ? Va-t-on opérer un travail de rue (voire des maraudes !) pour créer, bon an mal an, des liens sociaux suffisamment confiants afin d’associer ces habitant·es aux différentes phrases du projet ? Et si ielles n’ont pas le temps ou la disponibilité mentale au moment même où le projet a « besoin d’elles » ? Car les projets participatifs à dimension culturelle ont leurs exigences propres, leurs rigueurs spécifiques, et leurs réussites s’appuient sur des protocoles d’action détaillés, incluant les contributions humaines lors de temps définis en amont et en aval. Ces démarches pouvant créer des « phénomène de redoublement des inégalités auquel la participation peut paradoxalement conduire »9, il faudra, en sus du tirage au sort, lutter contre les inégalités sociales et les injustices épistémiques liées à ces « démarches-pièges », par exemple en menant le projet hors les murs de la maison de quartier. Une actrices culturelle, associé à cette réflexion, préconise même de mener des ateliers dans les supermarchés : tout le monde y va.

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Comme tout travail du commun, les projets culturels à dimension consultative ont vocation à s’ouvrir à toutes et à tous, « sans procès de légitimité (qui est accrédité à se prononcer ?), d’antériorité (qui a fait ses preuves dans ce domaine ?) ou de spécialité (qui est supposé avoir compétence en la matière ?) »10. Le tirage au sort présenterait ici un triple intérêt : il ciblerait toutes les personnes d’un quartier et pourrait s’étendre à l’ensemble de la ville (par exemple 66% du « quartier cible » et 33% du territoire global de la ville, avec des quotas permettant une mixité scolaire, professionnelle, géographique, de genre). Il pourrait s’appuyer sur les listes électorales et compléter avec les listes de personnes n’ayant pas accès au droit de vote : étrangers sans papier, étrangers hors union européenne, personnes sans résidence ou domicile fixe, ou encore enfants, dès la naissance, puisque « être un enfant, c’est déjà une forme d’expertise sur le monde », comme le rappelle l’écrivaine et universitaire Clémentine Bauvais11. Ces listes seraient constituées par les services de la Ville, les services sociaux, les conseils citoyens et les associations locales d’aides aux personnes vulnérables, avec une vigilance première : nombre d’habitant·es considèrent les organisations sociales et culturelles comme des « agents de la norme »12 et craignent d’être en contact avec elles sous peine d’être repérées, dénoncées voire expulsées..

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Enfin, des leviers incitatifs sont à imaginer, notamment dans la présentation de la démarche, qui devra être joueuse, désirable et valorisante pour les contributeurices. D’aucuns diraient : « Un engagement citoyen ne s’indemnise pas ! » Pourtant, l’un des leviers demeure financier : en référence aux pratiques de la Cour d’Assise ou des Conventions citoyennes, le tirage au sort donnerait lieu à des sollicitations obligatoires avec des indemnités compensatoires. Sinon, comment s’assurer de la présence des participant·es ? Rappelons-nous : le bon espace culturel est celui où sont présent·es celles et ceux qui ne veulent pas « culturer ». L’indemnité compensatoire (non sans possibilités de dérogations) réglerait aussi, en partie, le problème de la relation asymétrique entre payé·es (les professionnel·les de la culture et du social) et payant·es (les publics participants et contributeurs). Une indemnité à inventer dans son montant et sa forme. Sous la forme d’une mise en disponibilité : le temps de travail est temporairement réduit pour celleux qui ont un emploi. Et sous la forme d’un indemnité, par exemple, fixée sur le barème du salaire médian en France (14 euros net de l’heure), versée en numéraire ou sous la forme d’une enveloppe proche du Pass culture, utilisable au cinéma, au musée, dans un festival ou en librairie indépendante. Les fonctionnaires des collectivités territoriales et les fonctionnaires d’État seraient mis à disposition, augmentant de fait l’enveloppe financière pour les autres habitant·es. Pour l’action 2025 du Livre imaginaire, chacun des quinze complices sera sollicité·e à quatre reprises pour une dizaine d’heures au total. Faites le calcul.

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Ces modalités de mise en œuvre constituent tout l’enjeu de cette « nouvelle démocratie culturelle », et l’on n’aura jamais fini de les questionner tout en les mettant au travail. Elles auront un coût — environ 6 % de l’enveloppe dédiée au projet culturel global —, un risque — la fraude électorale —, une lourdeur administrative — présence de huissier de justice ou équivalent —, et des questions éthiques— établir une liste d’inscrit·es la plus large et la plus juste possible. Elles seront nouvelles et donc sujettes à de fortes résistances administratives et politiques.

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Le tirage au sort vise à mobiliser l’expertise d’usage la plus diversifiée possible, au nom d’un intérêt général. Selon les droits culturels, il « acterait, par des expériences, la culture de toutes et tous ». Ce texte propose une hypothèse d’action, à partir d’un constat personnel, soumis aux acteurices culturel·les et politiques, ainsi qu’à tous les citoyen·nes. Cette hypothèse reste à vérifier : il s’agit d’une invitation à expérimenter le tirage au sort, dans un cadre autre que le mien, selon les territoires et commanditaires.

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Rappelons-nous : nous sommes encore proche de cette historique campagne électorale française après la dissolution de juin 2024, où l’extrême droite française fut jamais aussi proche du pouvoir, avec ses conséquences potentiellement dramatiques pour les pratiques de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Depuis, ces idées brunes se diffusent, s’infusent, s’incorporent dans les corps. D’où qu’ils viennent, partout en France, les multiples recueils de témoignages d’électeur·ices semblaient donner une place particulière à cette phrase : « On n’a jamais essayé. » Avec comme variante : « Pourquoi pas [leur] donner leur chance ? » On n’a jamais essayé non plus la démocratie culturelle à la façon de la Grèce antique. Et si on lui donnait une chance ? Et si, dans cinq ans, nous faisions le bilan de nos expérimentations, produisions une vraie analyse, compilions les retours d’expériences et construisions de nouvelles perspectives ?

Joël Kérouanton
Écrivain, directeur artistique de la compagnie Écrire Dans La Ville13

Le 10 janvier 2024 – Espace Mabon, Nantes – Dans le cadre de Youpi days !14organisé par la coopérative Oz.


Nota Bene : Cette contribution a fait l’objet d’une lecture et d’un échange collectif à l’occasion des 10 ans de la coopérative Oz, en présence d’une trentaine de participant·es — chacun et chacune des personnes présentes sont ici remercié·es. Ce texte-manifeste a aussi circulé auprès des complices de Écrire Dans La Ville.

Photo de haut de page : scénographie de la rencontre avec le poète et romancier Hervé Le Tellier (prix Goncourt 2021 avec L’anomalie), dans le cadre de la clôture de la saison Écrire Dans la Ville et d’une Périphérie du 43e Marché de la Poésie de Paris, Le Garage, Saint-Nazaire, 11 juin 2024.

Vingt-deuxième version, revue et corrigée, 26 août 2025

 

 


  1. Pascal Nicolas-Le Strat, Le travail du commun, édition du commun, Rennes, 2016.
  2. Jacques Rancière, philosophe : « Aujourd’hui, le peuple du ressentiment fabriqué par les milliardaires tient le haut du pavé. La “pensée 68” face au moment Trump ». Dans un entretien au « Monde », le penseur de l’émancipation analyse les ressorts de l’offensive réactionnaire en cours. Il perçoit dans les petites communautés utopiques contemporaines des manières de « vivre en égaux ». Le Monde, 25 août 2025 : https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2025/08/25/jacques-ranciere-philosophe-aujourd-hui-le-peuple-du-ressentiment-fabrique-par-les-milliardaires-tient-le-haut-du-pave_6634651_3451060.html?search-type=classic&ise_click_rank=1[/efn_note] », les activités culturelles « peuvent être l’occasion de ré-attester et de vérifier en commun que la réalité se maintient fondamentalement en devenir et que l’émergeant nous implique collectivement2Pascal Nicolas-Le Strat, Le travail du commun, édition du commun, Rennes, 2016.
  3. Pascal Nicolas-Le Strat, Le travail du commun, édition du commun, Rennes, 2016.
  4. Près de deux tiers des conseillers régionaux sont des cadres supérieurs, 1 % des ouvriers. Les catégories sociales les plus favorisées, pourtant les moins représentatives de la société française, accaparent les instances de la vie politique, notamment locale : https://www.inegalites.fr/L-origine-sociale-des-elus-ne-reflete-pas-la-societe-meme-au-niveau-local
  5. Cela dit, seules les citoyens hommes adultes et athéniens pouvaient participer à ce système, excluant les femmes, les esclaves, les métèques (étrangers résidents), les enfants et, de fait, les travailleurs pauvres.
  6. Conseils citoyens : structures indépendantes du pouvoir politique, ayant pour objectif la participation active et directe de l’ensemble des habitant·es et des acteurices des quartiers, dans l’élaboration et la mise en œuvre des contrats de ville.
  7. Un jeu littéraire public alimentant un vrai-faux catalogue. Site dédié : https://lelivreimaginaire.net
  8. Marion Carrel, « Pluralité des savoirs et puissance des injustices épistémiques »SociologieS [En ligne], Dossiers, mis en ligne le 13 juin 2024, consulté le 22 mai 2025. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/23405 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11ulg
  9. Pascal Nicolas-Le Strat, Le travail du commun, édition du commun, Rennes, 2016.
  10. Clémentine Bauvais, « Pour le droit de vote dès la naissance », Gallimard, 2024
  11. Voir à ce sujet le témoignage de Jean-Jacques Schaller, sociologue
  12. Écrire Dans La Ville a la couleur d’une « compagnie littéraire », avec ses ateliers, ses temps forts et ses échappées dédiés à l’émergence des écritures de création.
    Ces manifestations à dimension créative sont inscrites dans un temps long. Elles évoluent au Garage à Saint-Nazaire, dans un espace scénographié, et peuvent inclure d’autres disciplines artistiques. Elles se déploient parfois dans d’autres lieux, sur d’autres scènes, en s’associant à la programmation de maison de quartiers, de tiers-lieux, de structures culturels ou de festivals, ou en appui de programmes universitaires. C’est l’occasion d’expériences collectives interrogeant la relation des spectateur·ices et des lecteur·ices avec des œuvres.
  13. Les Youpi days sont initiés par Carine Hily et Émilie Duval, chargée d’accompagnement à la coopérative Oz. Les objectifs ? Se retrouver, mieux se connaître, échanger, coconstruire et sortir de l’isolement. Imaginé comme une journée en forum ouvert, ce rendez-vous suit une méthodologie pour structurer les échanges et le travail en collectif. Plus d’infos : https://www.oz-coop.fr/ateliers-youpi-day